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04/12/2018 11:46 EST | Actualisé 04/12/2018 12:30 EST

Réfugiés syriens accueillis dans une petite communauté: un récit d'intégration et d'iceberg

J’ai changé depuis mon expérience avec les deux familles: j’ai évolué et je me suis définitivement amélioré en tant qu’humain.

Courtoisie
L’adaptation ne s’est pas faite sans heurts et de nombreux moments de chocs culturels ont eu lieu. C’est avec beaucoup d’humilité que notre petit groupe a travaillé du mieux qu’il a pu pour tenter de les intégrer à leur nouvelle situation.

Il y a de cela plus de deux ans déjà, s'entamait l'une des aventures les plus choquantes, bouleversantes et à la fois inspirantes de ma vie. Devant la crise de réfugiés syriens qui avait attiré l'attention du monde, une citoyenne de Saint-André-Avellin a entamé un processus dans le but d'accueillir une famille syrienne dans notre petite communauté rurale.

Lors du processus de collecte de dons, des rencontres citoyennes ont eu lieu afin d'avoir des discussions avec la communauté sur les enjeux que cela soulèverait d'avoir ces nouveaux immigrants parmi nous. Disons que Saint-André-Avellin n'est pas reconnu pour être une oasis multiculturelle. Évidemment, nous avons eu des appréhensions quant à l'accueil négatif que pourraient vivre les deux familles, étant donné que notre groupe a été trop souvent la cible de commentaires xénophobes, notamment et surtout dans les médias sociaux.

Étonnamment, malgré les propos désobligeants lors de la collecte de fonds, nous avons pourtant amassé la coquette somme de 30 000$ en dons et commandites. Ce montant a même été suffisant pour faire venir deux familles plutôt qu'une. Une fois arrivées, elles ont reçu beaucoup de soutien de la part de différents acteurs du groupe, de la communauté, des organismes et des institutions locales. L'adaptation ne s'est toutefois pas faite sans heurts et de nombreux moments de chocs culturels ont eu lieu. C'est avec beaucoup d'humilité que notre petit groupe a travaillé du mieux qu'il a pu pour tenter de les intégrer à leur nouvelle situation.

À travers ces expériences, ce qui m'a le plus aidé à faire face aux adversités est le concept de l'iceberg de la culture, que j'avais appris dans un cours à l'université.

L'iceberg de la culture

Le concept de l'iceberg, en gros, c'est que les comportements observables des gens ne reflètent que 10% de la personne. Ce qui est sous-jacent à ces comportements, le 90%, c'est la culture de la personne. Cette culture, c'est les valeurs, c'est les références, c'est l'éducation que nous avons eue. Le problème que nous rencontrons est que nous jugeons les comportements sans chercher à comprendre ce qui les motive.

Pire encore, nous les jugeons en fonction de nos propres références. Cette façon de faire crée un déficit d'empathie qui agrandit malheureusement la scission interculturelle et favorise le jugement et la radicalisation de toutes parts.

Pour illustrer le tout, prenons les deux exemples suivants: le voile et les résidences de p'tits vieux.

Mon expérience avec ces deux familles

Pour le voile islamique, on juge la pratique selon nos références de relations homme-femme et de notre rapport à la liberté et à l'émancipation de l'individu. Dans cette optique, il est inconcevable qu'une femme porte le voile, parce que c'est réducteur pour sa condition de femme et de personne. Pourquoi ne tenterions-nous pas de regarder ce qu'il y a de l'autre côté du miroir? Quelles sont les valeurs qui amènent à porter ce symbole tant controversé? Voici mon analyse à cette question qui s'est nourrie de mon expérience vécue avec mes deux familles.

En Syrie, l'aîné est la personne la plus importante de la famille et cela lui confère un rôle très précis.

Premièrement, le rapport à la tradition et plus particulièrement à l'aîné est complètement inversé avec ce que l'on connaît. En Syrie, l'aîné est la personne la plus importante de la famille et cela lui confère un rôle très précis. Aussi, la vision de la vie est excessivement plus collectiviste et la famille est à l'épicentre de cette collectivité. Dans cette approche, la décision du cercle autour de la personne est plus importante que la décision individuelle.

En ce sens, l'individu devient un porte-étendard de sa famille et l'image familiale prime. Un mode de fonctionnement comme cela rappelle les prêtres qui ont été silencieux face aux agissements compromettants de leurs confrères dans le but de garder l'unité chrétienne. Dans un autre ordre d'idée, le port du voile marque une transition vers le fait d'être pleinement une femme. C'est difficile à comprendre et à accepter de notre point de vue, mais c'est un rite de passage et les petites filles des familles jouaient souvent à se déguiser avec les voiles de leur mère.

Entre un emploi jugé émancipateur et le fait de travailler moins pour s'occuper de ses parents, qu'est-ce qui prévaut au Québec?

Prenons maintenant l'exemple de nos résidences pour aînés. Puisque dans notre culture, l'individu prime sur le collectif, il est valorisé par nos pairs de placer nos parents dans une résidence pour qu'ils ne briment pas nos libertés individuelles. Entre un emploi jugé émancipateur et le fait de travailler moins pour s'occuper de ses parents, qu'est-ce qui prévaut au Québec? Ainsi, on doit comprendre que, du point de vue des familles syriennes que j'ai contribué à accueillir, nos agissements avec les aînés sont tout aussi inacceptables et grotesques que la vision que nous avons du port de leur voile.

Je retiens deux pistes de réflexion que j'aimerais vous partager pour faciliter l'intégration: on commence où et c'est qui ça «nous»?

On commence où? Et bien, on commence par la famille puisque c'est là que ça se passe. On ne peut pas uniquement travailler le comportement de l'individu puisque, comme mentionné dans les paragraphes précédents, l'individu n'est pas si important que ça dans les comportements d'une société collectiviste.

Travailler la famille, c'est aussi travailler les enfants. Travailler les enfants, ça, c'est le rôle essentiel que joue l'école québécoise. On ne peut pas penser changer les comportements de tout le monde d'un simple coup de baguette magique. On doit donc travailler sur la 2e génération et finalement sur la 3e génération avant de voir des changements. Aussi, on doit maximiser les liens et les lieux de rencontre entre des immigrants musulmans et les membres de la société d'accueil. On doit se mettre en contact les uns avec les autres.

Comme le mentionnait un article récemment dans Le Devoir, on ne naît pas Québécois, on le devient. En ce sens, je suis particulièrement mal à l'aise avec la mesure du gouvernement de cibler les enseignantes, puisque le travail est probablement l'endroit qui nous met le plus en relation avec des personnes de tout acabit et qui permet ces échanges tant nécessaires.

C'est qui ça, «nous»? On réfère à quoi quand on parle au nom du «nous»? Je suis un citoyen engagé dans la cause environnementale, est-ce que je fais partie du même «nous» que Maxime Bernier? Je suis ouvertement anti religion, est-ce que je fais partie du même nous que mes grands-parents qui vivent passionnément leur héritage religieux? Est-ce que le fait d'être «nous», c'est de fêter Noël et de passer l'Halloween? Et si une musulmane fête Noël et passe l'Halloween, qu'est-ce qui la distingue dorénavant du «nous»?

Lors d'une conversation avec l'une des femmes du groupe, je lui ai mentionné qu'elle s'améliorait tellement en français qu'elle allait devenir aussi bonne que les Québécoises. Elle m'a candidement répondu: «Mais je suis Québécoise!»

J'ai changé depuis mon expérience avec les deux familles, j'ai évolué, j'ai mis des choses en relief, j'ai pris du recul et je me suis définitivement amélioré en tant qu'humain. Je leur ai appris énormément de choses, ils m'en ont appris tout autant. Maintenant qu'ils parlent le français et que je voie les enfants évoluer et se québéciser, je me rappelle plus que jamais l'adage qui dit que pour faire pousser une fleur on ne doit pas tirer dessus... on doit soigner son environnement.

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