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20/06/2018 14:28 EDT | Actualisé 21/06/2018 15:00 EDT

Les indépendantistes et les communautés culturelles: quelques pistes de réflexion

Il faudrait cesser de considérer les communautés culturelles comme si elles étaient des «minorités».

pixelfit via Getty Images

En lisant l'essai bien documenté d'Éric Martin, Un pays en commun (Écosociété, 2017), j'ai été heureux de constater que de nombreux essayistes abordent avec enthousiasme la question nationale en se souciant de réfuter l'association malhonnête entre le mouvement souverainiste et les idéologies de droite ou d'extrême droite. Promouvoir l'identité québécoise ne constitue pas une «dérive identitaire», selon l'expression consacrée dans certains milieux bien-pensants, pas plus que de défendre l'identité de tout autre nation.

Soucieux d'associer le combat indépendantiste à la lutte contre les inégalités, Martin explique merveilleusement bien dans son essai la filiation éminemment humaniste qui lie les penseurs souverainistes modernes - d'Hubert Aquin à Fernand Dumont, en passant par le groupe de Parti Pris. On se rend compte aussi à la lecture du livre de Martin de la profondeur de leur pensée.

De plus, l'auteur déplore à juste titre que le clivage «Nous» et «Eux» ait dominé dans un certain discours nationaliste.

Éric Martin s'interroge toutefois trop brièvement à mon goût sur les démarches que l'on devrait entreprendre auprès des communautés culturelles pour les inciter à adhérer au projet souverainiste. Hormis ses propos sur la nécessité de reconnaître la place des néo-Québécois et d'entamer un dialogue avec les Québécois d'autres origines, Martin n'examine pas assez les raisons pour lesquelles les néo-Québécois continuent de bouder la souveraineté : le sujet de l'immigration n'occupe que deux pages et demie sur les 265 pages du livre.

Un aspect qui pourrait paraître banal, mais que je me permets de signaler, c'est qu'il faudrait cesser de considérer les communautés culturelles comme si elles étaient des «minorités». Ce terme est en effet répété à plusieurs reprises dans l'essai de Martin. Cette perception, fréquente chez les indépendantistes, est peut-être une des raisons pour lesquelles ils ne parviennent pas à susciter l'adhésion des groupes ethnoculturels au projet souverainiste. Bien des citoyens et des citoyennes d'une autre origine que francophone de souche ne se considèrent pas comme appartenant à des minorités, mais estiment qu'au contraire ce sont les Québécois qui forment une minorité.

Considérer ceux et celles provenant de l'étranger ou établis chez nous depuis plusieurs générations comme appartenant à des groupes minoritaires, c'est oublier leur profond désir de surmonter leur condition pour se joindre à la majorité.

Je reconnais que cela puisse choquer, mais si l'on souhaite développer des stratégies pour faire avancer la cause de l'indépendance, on se doit aussi de se montrer sensible aux perceptions qui prévalent auprès des publics qu'on tente de convaincre, même si leurs attitudes peuvent nous contrarier. Considérer ceux et celles provenant de l'étranger ou établis chez nous depuis plusieurs générations comme appartenant à des groupes minoritaires, c'est oublier leur profond désir de surmonter leur condition pour se joindre à la majorité; c'est oublier les combats qu'ils ont livrés pour faire partie de la société ambiante, qu'elle soit québécoise ou canadienne. C'est aussi oublier leur apport souvent riche et historique au pays qui les a accueillis.

Les maladresses du Parti québécois

Quant au Parti québécois, objet de critique par Martin, s'il y a eu, pour reprendre son expression, des «maladresses» (p. 219) de la part de cette formation, il faudrait les attribuer aux dirigeants péquistes des années 1995 – 2000. Ce n'est pas la déclaration en 1995 d'un Jacques Parizeau qu'il faut compter parmi ces maladresses, mais bien plus la politique de la main tendue à certains adversaires influents de l'option souverainiste. Ces derniers, faut-il rappeler, ont exigé et obtenu en décembre 2000 la condamnation unanime d'Yves Michaud par les députés de l'Assemblée nationale pour ses propos jugés offensants à l'égard de la communauté juive et des communautés culturelles. Le Parti québécois formait alors la majorité en chambre et les déclarations malheureuses de Michaud contrariaient la politique de la bonne entente entreprise par les leaders péquistes de l'époque. Ce qui expliquait l'adoption de la résolution condamnant l'aspirant candidat à une investiture péquiste. De nombreux députés, dont un futur premier ministre, regretteront plus tard leur geste.

Plutôt que de courtiser certains groupes de pression, les indépendantistes devraient solliciter l'adhésion d'individus issus des milieux ethnoculturels reconnus pour leur indépendance d'esprit et leur leadership.

Plutôt que de courtiser certains groupes de pression, lesquels dénoncent, à la première occasion, toute mesure provenant d'un gouvernement souverainiste, comme ce fut le cas lors du débat sur le projet de charte de la laïcité, les indépendantistes devraient élaborer des stratégies à moyen et à long terme, en sollicitant l'adhésion d'individus issus des milieux ethnoculturels reconnus pour leur indépendance d'esprit et leur leadership. Et non, comme le fait le Parti libéral du Québec, en sollicitant l'adhésion de membres proches de ces groupes de pression, stratégie que malheureusement le Parti québécois semble aussi adopter.

Gérald Godin

Éric Martin mentionne à quelques reprises - et avec raison - le travail pionnier en matière de relations interculturelles accompli par Gérald Godin. Si on connaît l'œuvre poétique de Godin, comme aussi son travail à la tête des Éditions Parti Pris, son action politique mériterait d'être davantage reconnue et en particulier celle entreprise à la direction du ministère de l'Immigration et des Communautés culturelles, dont il était le titulaire.

J'ai eu le plaisir de le rencontrer à l'occasion d'un entretien qu'il m'avait accordé lorsque je venais de fonder la revue Jonathan.

Godin, on le sait, succédera à Jacques Couture à la tête du ministère de l'Immigration en novembre 1980 et il poursuivra l'œuvre de son prédécesseur qui était lui-même particulièrement sensible à la condition des immigrants et des réfugiés (notamment ceux provenant du Viêt Nam).

Lors du deuxième mandat du gouvernement Lévesque, qui sera réélu en avril 1981, Gérald Godin sera reconduit à la tête de ce ministère dont le changement de nom exprimera aussi une nouvelle orientation. Le ministère s'appellera en effet ministère des Communautés culturelles et de l'Immigration, ce qui démontre l'intérêt sincère de son titulaire et de ses collaborateurs pour les groupes ethnoculturels.

La même année, le ministère des Communautés culturelles et de l'Immigration rendra public son Plan d'action du gouvernement du Québec à l'intention des communautés culturelles dont le titre, imaginatif et combien rassembleur, m'émeut toujours : «Autant de façons d'être Québécois».

Sous l'impulsion de ce ministère et grâce à la sensibilité des ministres Jacques Couture et Gérald Godin, la télévision d'État québécoise - Radio-Québec devenue depuis Télé-Québec - engageait des dizaines de réalisateurs et de réalisatrices issu-e-s des communautés culturelles, pour produire une centaine d'émissions qui traitaient - déjà! - de l'histoire des groupes ethnoculturels et de leur vécu quotidien au Québec.

De telles actions reflètent l'intérêt réel du mouvement indépendantiste à l'endroit des groupes ethnoculturels et les nouvelles générations de souverainistes devraient s'en inspirer si l'on souhaite que les jeunes issus des milieux ethnoculturels se rallient au projet visant à réaliser l'indépendance du Québec.

Victor Teboul, écrivain, directeur de Tolerance.ca, a enseigné l'histoire des communautés culturelles à l'Université du Québec à Montréal et a été conseiller en communications au ministère de l'Immigration et des Communauté culturelles. Dernier ouvrage paru : Les Juifs du Québec : In Canada We Trust. Réflexion sur l'identité québécoise. Site Internet : www.victorteboul.com