LES BLOGUES
06/12/2013 12:43 EST | Actualisé 04/02/2014 05:12 EST

Peut-on exercer une influence sur les médias?

Si nous sommes tous des consommateurs de nouvelles et, depuis la naissance des réseaux sociaux, des relayeurs sinon des producteurs d'informations, sommes-nous pour autant en mesure d'exercer une influence sur les médias ?

Il semblerait qu'à titre individuel nos chances seraient plutôt minces, surtout s'il s'agit d'adresser personnellement un commentaire ou mieux, une critique, à des journalistes de nos chaînes de télévision ou à un animateur vedette, tel, par exemple, un Guy A. Lepage ou un Richard Martineau.

On peut bien sûr réagir, comme le font des centaines, voire des milliers d'auditeurs ou de lecteurs de journaux, en publiant sa réaction dans l'avalanche de commentaires que la plupart des médias publient à la fin de leurs articles ou aussi poster ses commentaires sur les réseaux sociaux. Mais cela a-t-il une portée sur les journalistes ou, mieux, sur nos animateurs vedettes ?

Contrairement aux chaînes privées de radio et de télévision, les services français de Radio-Canada (ainsi que son réseau anglais, la CBC) ont créé en 1991 un bureau de l'ombudsman qui reçoit les plaintes de l'auditoire. Cet organisme mériterait d'ailleurs d'être davantage connu, car il constitue une critique inestimable du travail journalistique, qui souvent semble s'exercer en vase clos.

À lire toutefois le dernier rapport de l'Ombudsman des services français de Radio-Canada, on se rend vite compte combien on se doit d'être bien documenté et bien équipé en ressources pour oser défier la toute-puissance de nos chaînes de télévision, surtout lorsqu'il s'agit de leur faire reconnaître une erreur.

Prenons l'exemple de la couverture du conflit israélo-palestinien par Radio-Canada, conflit complexe s'il en est.

Dans son blogue du 26 novembre dernier, M. Pierre Tourangeau, l'Ombudsman de Radio-Canada qui reçoit les plaintes, évoque les grandes lignes de son rapport et déplore - j'allais dire se plaint ! - que «cette année encore, les plaintes à propos des reportages portant sur le conflit israélo-palestinien (ait) tenu le Bureau de l'ombudsman passablement occupé».

Aucun autre sujet couvert par Radio-Canada ne suscite l'intervention d'organismes entièrement dédiés à la surveillance des médias, comme le font les groupes pro-israéliens, reconnaît Tourangeau.

«Cependant, affirme-t-il dans son rapport, je ne peux m'empêcher de remarquer que les plaintes proviennent en très grande majorité, presque uniquement en fait, des tenants des positions israéliennes. Est-ce parce que la couverture radio-canadienne de ce conflit est partiale, en faveur des points de vue pro-palestiniens, comme le soutiennent les plaignants de l'autre camp?» s'interroge-t-il.

Quatre organismes «surveilleraient» étroitement l'information touchant Israël diffusée par Radio-Canada et, fait étonnant, il n'existerait pas d'organismes équivalents du côté palestinien, qui se consacreraient à rectifier des informations les concernant.

M. Tourangeau se montre même admiratif du travail de surveillance effectué par le lobby pro-israélien et ses sympathisants.

«Les plaintes de ces organisations sont donc non seulement nombreuses, mais elles sont aussi fort étayées et documentées, ce qui n'est pas pour nuire à leur efficacité», lit-on dans son rapport.

L'ombudsman reconnaît en plus que cette surveillance est bénéfique, allant jusqu'à admettre que cela devrait inciter les journalistes à améliorer leur travail! «Cette attention a au moins le mérite d'identifier les éléments de la couverture que doit améliorer la direction de l'Information», recommande-t-il.

Lors de situations où les plaignants se montraient insatisfaits des réponses reçues et demandaient une révision, M. Tourangeau aurait même donné raison 5 fois sur 12 aux plaignants du lobby pro-israélien, ce qui dépassait - et de loin - le nombre de fois où il aurait reconnu le bien-fondé des plaintes provenant d'autres groupes ou individus et portant sur d'autres sujets.

L'Ombudsman invite «peut-être même» la direction de l'information à «changer d'attitude à l'égard du conflit israélo-palestinien». Et il se montre rassuré que «la direction de l'Information (ait) commencé à modifier l'approche de sa couverture du Moyen-Orient en basant son correspondant pour cette région du monde à Beyrouth plutôt qu'à Tel-Aviv». Ce changement est-il dû à l'influence du lobby et aux plaintes portant sur la couverture de ce conflit? Le rapport ne le dit pas.

Je signalais au début de cet article la pertinence de la fonction de l'Ombudsman, qui pose un regard critique et impartial sur les informations diffusées par notre réseau public ainsi que sur le travail de ses journalistes. À titre d'exemple, ce dernier rapport se montre très sévère à l'endroit de Radio-Canada, signalant notamment le besoin criant de transparence de la part de la société d'État :

«De la lecture du millier de plaintes (et plus) que je reçois chaque année, écrit Tourangeau, on peut aisément conclure que le public, en général, croit que les médias cherchent à cacher leurs erreurs, au mieux à les minimiser quand ils n'ont pas le choix de les admettre. Pour eux, Radio-Canada ne fait pas exception. Cela explique que les auditeurs démontrent autant de cynisme, de sarcasme et de colère dans les plaintes qu'ils m'envoient», affirme-t-il, tout en recommandant la mise en place d'une véritable procédure de reconnaissance et de correction des erreurs.

L'ombudsman joue ainsi un rôle essentiel et contribue indubitablement à assurer rigueur et objectivité dans le traitement de l'information. La place qu'il occupe, toutefois, au sein de notre société d'État, serait une exception dans le paysage médiatique québécois; sa fonction n'existerait dans aucun autre média du Québec.

Alors que le mot «transparence» est sur toutes les lèvres et que le public se soucie de la qualité des services reçus, nos médias ne devront-ils pas se mettre à jour et se doter des services d'un ombudsman?

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