LES BLOGUES
26/03/2015 09:16 EDT | Actualisé 26/05/2015 05:12 EDT

Langue et laïcité: péril en la demeure

Dans Le Soleil du 5 mars dernier, l'éditorialiste Gilbert Lavoie, faisant écho à mon article « Et si la juge Eliana Marengo avait raison » (Le Devoir, 4 mars 2015), pose la question suivante : « La juge Marengo aurait-elle agi de la même manière devant une religieuse portant une petite capine ? »

La question de M. Lavoie est totalement inappropriée, puisque les religieuses, coiffées ou pas, n'ont jamais eu à se présenter devant un tribunal laïque. Depuis la fondation de la Nouvelle-France, les religieuses étaient (et le sont toujours) gouvernées par les tribunaux ecclésiastiques, une institution créée par l'Église catholique dans la foulée de la Sainte-Inquisition confortée en 1804 par le Code civil que l'on doit à l'empereur Napoléon.

S'il aimait bien trousser le jupon, Napoléon n'avait guère de considération par-devers les femmes. Dans Choses vues, Victor Hugo cite cette anecdote : « Quand Napoléon faisait défiler ses troupes à Paris et ailleurs, défilés auxquels les femmes aimaient bien participer, il disait : -- Que voilà de belles fabriques de soldats ! »

Cette anecdote suffirait à expliquer pourquoi les femmes, selon le Code civil napoléonien, tout comme devant les tribunaux ecclésiastiques, sont considérées comme étant « d'incapacité juridique ». Aux yeux de la loi séculière et de la loi ecclésiastique, elles étaient, comme les enfants, absolument dépendantes de leur père puis, une fois mariées, de leur mari. À cause de leur incapacité juridique, les femmes ne pouvaient pas, entre autres :

  1. se défendre en justice ou intenter une action ;
  2. administrer avec son mari les biens de la communauté ;
  3. exiger la séparation pour cause d'adultère à moins que le mari entretienne sa concubine dans la maison commune ;
  4. se désobliger des dettes de son mari, mais sans qu'il y ait réciprocité ;
  5. faire interner son mari pour quelque raison que ce soit, alors que celui-ci peut, sur sa simple signature et celle d'un médecin complaisant, l'envoyer à l'asile.

L'incapacité juridique de la femme, donc son état d'infériorité par-devers l'homme, aussi bien dans la vie civile que dans la vie religieuse, devait être marqué par un symbole : celui du port obligatoire du chapeau, de préférence avec voilette, à l'église, bien sûr, mais aussi dans toutes nos institutions.

Les femmes du Québec ont dû mener de durs et courageux combats pour se délivrer de cette incapacité juridique et acquérir le droit d'être des « personnes », ce qu'a fini par leur accorder la Cour suprême du Canada, ce qui ne remonte qu'à une cinquantaine d'années, si ma mémoire ne me fait pas défaut.

Les chartes fédérale et québécoise dites des droits et libertés privilégient l'individu de façon outrancière par-devers la communauté dans laquelle il vit ; ainsi l'individu y devient-il roi, puisqu'on n'exige pas de lui de contrepartie à ses droits et à ses libertés, ce qu'autrefois on appelait « les devoirs citoyens par rapport à la communauté ». Cette faille dans les chartes saute aux yeux dès qu'il est question de religion. Les chartes ne font même pas la différence entre les religions qui ne sont que religions et les religions qui sont en même temps des idéologies politiques. Dans l'islam comme dans le judaïsme d'ailleurs, religion et idéologie politique sont indissociables l'une de l'autre.

Se réfugiant derrière la Charte fédérale des droits et des libertés, la Cour suprême du Canada a statué en décembre 2012 dans une décision partagée (quatre juges étant pour et trois contre) que le port du niqab peut faire l'objet d'accommodements, et que ces accommodements, non déterminés par la plus haute instance juridique du pays, relèvent « du cas par cas ». Deux des trois juges dissidents ont exprimé leur point de vue en déclarant que « la Constitution exige une ouverture aux nouvelles différences qui apparaissent au Canada, mais aussi l'acceptation du principe qu'elle reste au contact avec les racines de notre société démocratique contemporaine. »

Quant au troisième juge dissident (une femme, je tiens à le préciser), elle se montre tout à fait favorable au port du niqab en toutes circonstances, sauf une, soit devant les tribunaux, mais à la condition que « le visage de la personne qui témoigne soit directement pertinent à l'instance ».

Selon le site « Poste de veille », voici comment la juge Abella justifie le port du Niqab :

« Les tribunaux acceptent régulièrement les dépositions des témoins dont ils ne peuvent observer le comportement que partiellement et il existe nombre d'exemples où les tribunaux acceptent les dépositions de personnes qui ne peuvent témoigner dans des conditions idéales à cause d'un handicap visuel, oral ou auditif. . . Il arrive aussi que la déficience physique ou les restrictions médicales du témoin influent sur la capacité du juge ou des avocats d'évaluer son comportement. . . Les personnes qui portent un niqab ne devraient pas être traitées différemment. »

Les musulmanes intégristes assimilées aux personnes handicapées, comme le dit « Poste de veille », faut le faire quand on est juge au plus haut tribunal du Canada !

Au Québec, Bernard Drainville, alors qu'il était ministre, a d'abord proposé l'adoption d'une Charte des valeurs québécoises qui, chemin faisant, est devenue une simple Charte de la laïcité. Pourquoi est-il passé ainsi de l'une à l'autre ?

C'est qu'une Charte des valeurs doit s'appuyer sur cette brique fondamentale qu'est la langue commune d'un peuple. La loi 101 fait de la langue française la langue officielle du Québec. Or, durant son congrès de 2011, le Parti québécois a fait œuvre de trahison en inscrivant dans son programme qu'il fallait, non plus promouvoir le français comme langue commune, mais se contenter de promouvoir « la nette prédominance du français ». Dans sa Charte des valeurs québécoises, Drainville aurait été forcé d'ouvrir une boîte de Pandore. Quand on sait que la majorité des sympathisants péquistes ne sait pas encore que le Parti québécois a apporté ce changement à son programme, nul besoin d'être devin pour comprendre que le Parti québécois aurait eu à affronter l'énorme colère d'un peuple trahi par ses élites pour une simple raison électoraliste.

La Charte des valeurs québécoise devenue une simple Charte de la laïcité a aussi été un trompe-l'œil. L'État est laïque ou ne l'est pas. S'il l'est, il ne peut accepter quelque accommodement que ce soit, toutes ses citoyennes et tous ses citoyens étant tenus de se gouverner selon les mêmes règles, car le vouloir-vivre commun, pour ne pas dire le pouvoir-vivre commun, en dépend. En ménageant la chèvre et le chou, dans un fouillis sinon contradictoire, du moins élusif, la charte proposée par Drainville ne pouvait pas tenir la route et ne l'a pas tenue.

Depuis que s'est ouverte la course à direction du PQ, les candidats se gardent bien de parler de « cette prédominance du français » qui est une injure faite à la Charte de la langue française, donc à la loi 101 (ou plutôt à ce qu'il en reste), comme ils gardent leur clapet fermé sur cette autre question fondamentale : « L'État québécois est-il laïque ou ne l'est-il pas ? »

Si la tendance se maintient, il semble bien que ces questions-là passeront sous le tapis, ce qui démontrerait ce que nous savons par ailleurs : sauf exception (Camille Laurin, par exemple), notre élite politicienne, tous partis confondus, a de notre histoire une méconnaissance profonde. C'est le peuple québécois qui a forcé la main à notre élite pour que le français devienne la langue officielle du Québec. Et ce sont les femmes du Québec qui, presque seules, ont lutté durant cent ans pour se libérer de l'incapacité juridique et ecclésiastique et, par cela même, ont mis fin à l'obscurantisme politique et à l'obscurantisme religieux qui nous étouffaient.

Il est donc temps que notre élite politicienne mette ses culottes, particulièrement au Parti québécois alors qu'il y a course à la chefferie. Aussi bien pour le français langue officielle que pour la laïcité de l'État, il y a urgence dans la demeure depuis que le plus haut tribunal du Canada et la plus haute Cour de l'Ontario ont ouvert toutes grandes les portes à l'intégrisme islamique qui, je le répète, est une idéologie politique totalitaire dont la religion n'est que le fer de lance. Je ne pense pas qu'en tant que Québécoise et que Québécois, nous aspirons à revivre cet obscurantisme politique et cet obscurantisme religieux qui étaient les nôtres avant la Révolution tranquille. Qu'Allah se le tienne pour dit, Yahvé aussi, et le Fils de l'homme pareillement !

VOIR AUSSI SUR LE HUFFPOST

Les billets de blogue les plus lus sur le HuffPost

Abonnez-vous à notre page sur Facebook
Suivez-nous sur Twitter