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17/06/2015 10:00 EDT | Actualisé 17/06/2016 05:12 EDT

La Plus Haute Autorité: Monsieur Jacques Parizeau (8/8)

Mon deuil par-devers le référendum de 1995 dura plusieurs centaines de fois sept jours - en fait jusqu'à ce que j'entreprenne l'écriture du téléroman « Bouscotte ». Le huitième jour me tomba dessus littéralement du ciel.

Enfant, j'accompagnais mon grand-père Antoine au cimetière des Trois-Pistoles. J'étais déjà le lève-tôt que je suis et j'aimais bien baguenauder dans les brumes du petit matin. Ça me donnait surtout le plaisir de désobéir à mes parents et d'aller piquer une pointe dans le Petit-Canada qui commençait au-delà de la rue que nous habitions. Nous n'avions pas le droit d'y aller: quelques familles de « Sauvages », ces Malécites dont Monseigneur Langevin et son frère ministre des Affaires indiennes avaient volé les terres, y cabanaient misérablement; et mes parents croyaient qu'un jour ils pratiqueraient par-devers nous ce lieu commun qui voulait que « la vengeance est douce au cœur de l'Indien ».

Ils étaient pourtant tous de braves gens qui subissaient avec courage l'opprobre dont ils étaient toujours les victimes. La vieille capitainesse s'était pris d'affection pour moi et je faisais ses « commissions », en cachette de mes parents cela va de soi.

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Il n'y avait pas loin du Petit-Canada à la maison de mon grand-père Antoine. Je passais devant tous les matins et soulevais ma cassiette même si toute la maisonnée dormait encore... sauf mon grand-père, car c'est par petit matin qu'il creusait les fosses au cimetière. Mon grand-père avait peur des morts, et sans doute est-ce pour cela qu'il entrait en transe quand il creusait ses fosses. Il aimait que je sois avec lui parce que moi, je n'avais pas peur des morts. Aussi, quand il y avait veillé au corps dans les Trois-Pistoles, il me demandait de l'accompagner. En ce temps-là, les morts étaient exposés dans le salon de la maison où ils avaient vécu - sur les planches comme on disait. Je m'agenouillais à côté de mon grand-père et je regardais le défunt. Il avait l'air si bien sur cette espèce de suaire fait à la main et frangé de dentelles, de son visage se dégageait une telle paix, un tel recueillement, que je ne résistais pas à la tentation de le toucher du bout de mes doigts. Ça me faisait penser à ce tuf rouge qu'il y avait à Cacouna et qui avait la particularité de rester froid même quand le soleil plombait dessus. Et je me disais en moi-même: « C'est juste ça, mourir: se transformer en tuf froid. Pourquoi aurais-je peur de ce tuf froid? »

Sur la porte de la maison du défunt, on installait un grand crèpe noir - un simple morceau de tissu quand on était pauvre, une pièce travaillée minutieusement à la main quand on ne l'était pas.

Il y restait déployé durant sept jours. Il ne fallait pas faire de bruit quand on passait devant la maison: les femmes faisant un signe de croix, les hommes enlevant leur chapeau, et nous les enfants marchant à petits pas, silencieusement, par respect pour le mort.

Le défunt restait sur les planches pendant trois jours. Au quatrième, après le service à l'église, on l'enterrait dans cette fosse que mon grand-père avait creusée et qu'il devait remplir de terre ensuite. Le bruit des mottes tombant sur le cercueil, symbole de l'entrée du défunt dans le monde fait de tous les ossements des ancêtres.

Jusqu'au septième jour, les parents, les amis et les connaissances qui arrivaient parfois de très loin n'en veillaient pas moins au corps dans le salon de la maison du défunt même si sa dépouille ne s'y trouvait plus. Au petit matin du huitième jour, on enlevait le crèpe à la porte, signe que le deuil communal était terminé. Le lendemain, la famille se réunissait une dernière fois - on jouait aux cartes, on faisait de la musique, des chants et parfois même de la danse, symbole que la vie reprenait ses droits et que c'était là rendre le plus bel hommage au défunt, cette préséance de la vie sur la mort.

Mon deuil par-devers le référendum de 1995 dura plusieurs centaines de fois sept jours - en fait jusqu'à ce que j'entreprenne l'écriture du téléroman « Bouscotte ». Le huitième jour me tomba dessus littéralement du ciel. Ce jour-là, il y avait tournage au Bic. Je m'y rendais dans ma vieille Fury III de 1966, décapotable comme il se doit et immatriculée, comme il se doit aussi, du chiffre « 666 ». Entre les scènes, je faisais faire des ballades à toute une et chacun qui me le demandait. Je revenais de l'une de celles-là quand j'aperçus Monsieur Parizeau et Madame Lisette Lapointe qui, mêlés aux spectateurs, assistaient au tournage. J'allai de suite vers eux et leur demandai, un peu stupidement: « Vous faites le tour de la Gaspésie ou quoi donc? » Madame Lapointe et Monsieur Parizeau me répondirent: « Non, nous sommes simplement venus vous rendre visite. » De Montréal jusqu'ici, juste pour me rendre visite? » « Oui, de Montréal jusqu'ici simplement pour cela. »

Ce fut ainsi que commença le huitième jour et, dois-je vous l'avouer, après vingt ans, j'en ai gardé une telle émotion que rien que d'y repenser, je suis incapable de faire bouger mes doigts sur le clavier de mon ordinateur. Aussi, vous allez me pardonner si je fais une petite pause avant de vous revenir afin de vous raconter la beauté toute nue que fut ce huitième jour en compagnie de Monsieur Parizeau et de Madame Lisette Lapointe.

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