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23/04/2015 10:01 EDT | Actualisé 23/04/2016 05:12 EDT

Travail du sexe: les pendules à l'heure

Nous ne faisons pas la promotion du travail du sexe, et nous n'en réclamons même pas la légalisation. Une simple décriminalisation de ce secteur d'activité contribuerait déjà grandement à assainir les conditions dans lesquelles il s'exerce, et aiderait la police et les organismes concernés à lutter contre le crime et à venir en aide aux vraies victimes, avec moins de dommages collatéraux.

Nous constatons, depuis quelque temps, une offensive médiatique contre les métiers du sexe, ainsi que les hommes et surtout les femmes qui les pratiquent et leur clientèle. On ne montre jamais qu'un seul côté de la médaille, comme si quelques mots clés et quelques phrases-chocs suffisaient à appréhender l'ensemble d'une réalité complexe et multiple. Il nous apparaît important de remettre les pendules à l'heure.

La semaine dernière, nous avons vu plusieurs reportages élogieux sur le club de danseurs 281, dont on célébrait le 35e anniversaire. On donnait la parole aux clientes du club et à un sympathique ex-danseur septuagénaire qui évoquait cette période de sa vie avec nostalgie, et tout le monde a applaudi.

Jusque-là, nous n'y trouvons rien à redire. Nous aimerions toutefois faire remarquer qu'un danseur érotique est, essentiellement, un travailleur du sexe. Il y a lieu de s'interroger sur le double standard qui fait qu'on présente un travailleur du sexe dans les médias comme un amuseur public et un artiste, tandis que les travailleuses du sexe y sont invariablement dépeintes comme de pauvres victimes à sauver.

Les mots qu'on emploie ne sont pas innocents. On associe couramment le terme « prostitution » à des notions d'esclavage, de traite, d'exploitation, voire de violence. On va jusqu'à parler de « viol consenti » pour décrire le travail des travailleurs et travailleuses du sexe (TDS), sans voir tout ce que cette expression peut avoir d'antinomique, voire de dangereux, dans la mesure où elle banalise en fait un crime extrêmement grave. Elle condamne aussi de facto les travailleuses du sexe à se faire violer sans recours, puisqu'on les accusera d'avoir consenti au viol avant même qu'il ne soit commis. C'est non seulement irresponsable, mais ce biais de langage participe, par le fait même, à la culture du viol qu'il prétend dénoncer.

On présente toujours les travailleuses du sexe comme des victimes, et quand elles soutiennent le contraire, on prétend qu'elles sont forcées de tenir ce langage ou, pire encore, qu'elles sont des victimes inconscientes, manipulées et traitées comme des marchandises. La vérité est qu'on ne veut surtout pas les entendre, parce que la réalité qu'elles décrivent ne correspond pas au seul récit qui ait droit de cité : le conte de la malheureuse orpheline qui attend qu'un organisme charmant vienne la délivrer des méchants ogres qui la retiennent prisonnière.

Nous convenons que les organismes qui ont pour but de venir en aide aux TDS désireux de sortir de ce milieu jouent un rôle essentiel. Nous ne nions pas que l'exploitation sexuelle existe, que le proxénétisme de coercition est un fléau et la traite d'êtres humains, une triste réalité. Quand la police réalise un coup de filet tel que le démantèlement d'un réseau international de traite, récemment, nous ne pouvons que nous en réjouir.

Cependant, il est foncièrement malhonnête de présenter l'ensemble du travail du sexe (surtout quand il est accompli par des femmes) comme un goulag où les TDS sont enchaînées et maltraitées. La majorité des TDS ne sont pas des victimes et choisissent de pratiquer leur métier de leur plein gré, en toute indépendance. Le proxénétisme de coercition ne représente qu'une petite frange de l'industrie, et les pimps sont reconnus depuis longtemps comme des criminels au sens de la loi.

On peut donc s'interroger sur les motivations véritables qui ont présidé à l'adoption de la Loi C-36 le 6 décembre dernier. En criminalisant les clients (qu'on va jusqu'à affubler du néologisme « prostitueurs ») et en les assimilant à des pimps, on a répondu à un jugement de la Cour suprême qui déclarait anticonstitutionnelle la loi criminalisant les TDS en adoptant une loi plus répressive encore, qui les pousse vers la clandestinité et la précarité et fait d'elles des victimes toutes désignées du crime organisé. De plus, les TDS n'ayant plus le droit d'annoncer leurs services risquent fort d'être renvoyées à la rue, où elles seront à la merci de toutes les violences, des réseaux de traite et des proxénètes de coercition. Cette loi ne fait donc que déplacer le problème en produisant le contraire du résultat escompté.

Nous ne banalisons pas le travail du sexe, et nous sommes conscients que cette activité n'est pas faite pour tout le monde. Mais nous refusons les amalgames douteux et la diabolisation de la sexualité. Les TDS répondent à un besoin naturel au même titre que les restaurateurs, les psychologues ou les médecins. Un besoin d'autant plus criant que la misère sexuelle est extrêmement répandue dans notre société. La clientèle des TDS n'est pas constituée de criminels, mais d'hommes (et de femmes, il y en a aussi) qui ont seulement besoin d'un peu de réconfort et de chaleur humaine. Il n'y a aucun crime, aucune violence dans un rapport librement consenti entre deux adultes. Comme l'a dit un célèbre ministre de la Justice du Canada, « l'État n'a rien à faire dans la chambre à coucher des citoyens ». Ni dans leurs salons de massage ou leurs clubs de danseuses, serions-nous tentés d'ajouter.

Nous profitons de cette Semaine nationale de sensibilisation aux victimes d'actes criminels pour tenter de recentrer le débat sur la lutte aux véritables actions criminelles, plutôt qu'à des crimes inventés et fantasmés. Ce discours abolitionniste sans nuances, qui repose le plus souvent sur des études bidon et des chiffres tronqués, ne sert aucune cause et surtout pas celle des véritables victimes de la traite et du proxénétisme de coercition, dont le sort est noyé dans une masse d'activités jugées à tort comme nuisibles et criminelles. Les données statistiques qu'on avance proviennent de la police et d'organismes d'aide aux victimes, ce qui constitue évidemment un biais inadmissible. À notre connaissance, aucune étude sérieuse n'a jamais été menée auprès des travailleuses du sexe indépendantes, et pour cause : l'ostracisme et le mépris dans lesquels on les tient, sans parler des risques de poursuites pour sollicitation qu'elles encourent, leur interdisent de parler de leur métier et même de l'exercer en toute sécurité.

Nous ne faisons pas la promotion du travail du sexe, et nous n'en réclamons même pas la légalisation. Une simple décriminalisation de ce secteur d'activité contribuerait déjà grandement à assainir les conditions dans lesquelles il s'exerce, et aiderait la police et les organismes concernés à lutter contre le crime et à venir en aide aux vraies victimes, avec moins de dommages collatéraux. Et surtout, nous voulons que cesse le discours manichéen, partial et partiel véhiculé dans les médias, et qu'on permette enfin à toutes les parties concernées de s'exprimer librement sur la place publique.

Ce texte est cosigné par: Pascale Cormier, traductrice et écrivaine; Dr Pierre Mailloux, médecin psychiatre; François Morin, client; Célya, dominatrice indépendante; Nadia, TDS; Tina, ex-TDS; Ema, TDS; Ève Laflamme, courtisane indépendante; Amélie Jolie, courtisane indépendante; Maria, ex-TDS et maintenant dominatrice; Andréa, supporteuse; Thomas Tranchemontagne, responsable d'un groupe pour la valorisation des femmes; Mathieu Lamothe, Copain d'une ex-TDS; Chrystoff Crowler, supporteur; Les Diplomates; Fred Page, supporteur; Cybèle Lespérance, ex-TDS, courtisane indépendante; Sonia S., ex-TDS et intervenante; Annebelle Dupre, courtisane indépendante; Bianca Jaguar, courtisane indépendante; Léa Normand, courtisane indépendante; Kaila, Maîtresse dominatrice; Amélie Courtesan, courtisane indépendante; Simone, courtisane indépendante; Julie Tremblay, courtisane indépendante; Christine Fellini, courtisane indépendante; Lily-Rose D., courtisane indépendante; Amanda Roy, courtisane indépendante; Isabelle Wolf, courtisane indépendante; Sabrina Dumont, courtisane indépendante; Maya Birks, courtisane indépendante; Sylvain Bolduc, supporteur; Christina, TDS indépendante et salon de massage érotique; Alicia, ex-TDS indépendante et salon de massage érotique; Dominic P., client; Guy G., client; Léa, danseuse exotique indépendante; Tanya, masseuse érotique salon et indépendante; Virginie, masseuse érotique salon et indépendante; Alicia, ex-masseuse érotique salon massage érotique et indépendante; Jean François Cloutier, Dj cabaret Carol, série Le Carol, bar de danseuses à Z Télé; Emmanuel D., photographe; Claudine Marquisse, courtisane indépendante; Chloé courtisane indépendante.

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