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04/11/2015 11:42 EST | Actualisé 04/11/2016 05:12 EDT

Métiers du sexe: de quoi parle-t-on? Les métiers érotiques

La loi qui prétend protéger les travailleuses et travailleurs du sexe se révèle, pour eux, un piège mortel.

Quand on veut débattre d'un sujet, il faut savoir de quoi on parle. À la suite des nombreux échanges, parfois acrimonieux, que nous ont attiré nos prises de position sur les métiers du sexe, il nous apparaît nécessaire de préciser un certain nombre de notions souvent mal comprises ou peu connues du public.

Qu'est-ce que le travail du sexe? C'est une activité qui consiste à procurer une excitation ou un plaisir sexuel contre rémunération. Les services sexuels peuvent être de natures très diverses, allant du strip-tease au coït complet, en passant par les massages érotiques, le fétichisme, les jeux de rôles et bien d'autres. Voyons tout d'abord les métiers qu'on pourrait qualifier d'«érotiques», en ce qu'ils consistent essentiellement à procurer du rêve et des moments d'excitation ou de douceur à leur clientèle.

Les danseuses

Les danses de séduction sont vieilles comme le monde et existent aussi chez de nombreuses espèces animales. Comme spectacle scénique, les danses érotiques ont bien changé depuis l'âge d'or des numéros d'effeuilleuse de Lili St-Cyr, star des années 1940 et 1950. Les clubs de danseuses ont commencé à essaimer à l'avènement de la télévision, dans les années 1950 et 1960, quand les artistes et le public ont déserté les night clubs et les cabarets, lesquels ont dû se trouver une nouvelle vocation et un nouveau public.

Les danses sont devenues de plus en plus osées et de moins en moins chorégraphiées au fil du temps, mais les danseuses sont restées essentiellement des artistes de scène qu'il était interdit de toucher, et quiconque s'avisait d'allonger la main vers une danseuse ou une serveuse était sorti du club sans ménagement par le portier.

Les danses contact - les fameuses «danses à dix» - ont commencé à se répandre au Québec dans les années 1990. Pour dix dollars, on pouvait désormais s'isoler dans une cabine avec une danseuse nue et, le temps d'une chanson, lui tripoter les fesses et les seins. Bientôt, certains clients ne se sont plus contentés de ces attouchements et, la concurrence aidant, les tenanciers de bars ont commencé à faire pression sur les danseuses pour qu'elles offrent davantage.

Aujourd'hui, un nombre toujours croissant de clubs de danseuses du Québec sont «à gaffe», c'est-à-dire que la plupart des filles qui y travaillent offrent à leurs clients, en cabine, une gamme complète de services sexuels pouvant aller jusqu'à la pénétration vaginale ou anale. Celles qui refusent d'emboîter le pas ont de plus en plus de mal à se placer. Quelques-unes se sont recyclées en masseuses érotiques.

Les masseuses érotiques

Le massage nu corps à corps est aussi une très ancienne tradition, notamment en Thaïlande, où il est pratiqué couramment. Pour cette raison, on parle souvent de «massage thaï» pour qualifier le type de massage avec toutes les parties du corps, se concluant par une détente sexuelle, qui est pratiqué dans les salons de massage érotique.

Il ne faut pas confondre massothérapie et massage érotique. La première est pratiquée à des fins thérapeutiques par des professionnels de la santé dûment formés. Les masseuses érotiques, même si elles procurent une détente des plus agréables et souvent d'un grand réconfort à leurs clients, n'ont pas la prétention d'être des thérapeutes.

Le massage érotique est probablement aussi ancien que le massage lui-même. Après tout, les organes génitaux sont des parties du corps humain: on voit mal, a priori, pourquoi ils devraient être exclus d'une manipulation qui vise une détente physique complète.

Ici encore, une précision s'impose: bien que tous les massages érotiques proposent un relâchement complet des tensions du corps, un «complet», dans le jargon du milieu, désigne un massage érotique assorti d'actes sexuels impliquant des pénétrations buccales, vaginales ou anales. Autrement dit, il s'agit d'une «passe» déguisée en séance de massage érotique.

Sans doute a-t-il toujours existé un certain nombre de salons «à gaffe» à Montréal, c'est-à-dire des salons de massage érotique où l'on offre des «complets». Néanmoins, jusqu'à tout récemment, la vaste majorité des salons de massage érotique n'offraient rien de plus qu'un massage «thaï» corps à corps se terminant par une branlette. Une gérante de salon nous a même confié qu'avant les années 2000, les clients se masturbaient eux-mêmes en fin de séance, les masseuses ne touchant même pas à leurs organes génitaux.

Le virage, dans la métropole, s'est pris au tournant des années 2010. La ville s'est mise à distribuer à tort et à travers des permis d'exploitation de commerces de «soins corporels», catégorie fourre-tout qui regroupe aussi bien les salons de massage érotique que les cliniques de massothérapie, les salons d'esthétique et de manucure, les salons de bronzage et les salons de coiffure. De 2011 à 2013, on est passé de 199 salons de massage érotique à 300 dans le grand Montréal. Le crime organisé s'est rué sur cette manne lui permettant à la fois de blanchir de l'argent à moindre coût et de tirer profit de la traite et du proxénétisme.

La concurrence de ce brusque afflux d'offres sexuelles par des promoteurs aux méthodes indélicates a fait peser une pression insoutenable sur les salons traditionnels, qui ont dû fermer les uns après les autres ou se convertir à la «gaffe» à leur tour. Il reste de moins en moins de salons de massage érotique dits «straights», et leur nombre est en décroissance rapide. Comme les danseuses érotiques, les masseuses érotiques subissent les pressions des propriétaires de salons pour offrir des «complets», et celles qui refusent trouvent difficilement du travail ailleurs.

Dominatrices, fétichistes, spécialistes des jeux de rôles

Les dominatrices, fétichistes et autres spécialistes des jeux de rôles vivent sensiblement la même situation, les salons de massage érotique étant de moins en moins accueillants pour ces travailleuses du sexe indépendantes.

Plusieurs salons comportaient autrefois des donjons pour les dominatrices, celles-ci étant essentiellement des artistes qui offraient une représentation théâtrale érotique intime et costumée à des clients amateurs du genre. Le BDSM («bondage, domination, sado-masochisme») consiste avant tout en des jeux de rôles à saveur érotique, même si certaines pratiques sado-maso peuvent comporter de légères violences physiques ou de la sodomie à l'aide de jouets sexuels.

Dans la domination, jusqu'à tout récemment, il n'y avait aucun acte sexuel proprement dit et très rarement de la nudité complète. C'était de l'érotisme, et non de la pornographie. Mais dans ce domaine aussi, il semble qu'une gradation vers toujours plus de sensations fortes soumette les «maîtresses» à des pressions intenables pour faire de la «gaffe» plutôt que de la domination classique, et les donjons disparaissent progressivement des salons.

Cette tendance à la «bordélisation» des lieux de divertissement érotique traditionnels a de nombreuses répercussions, la première étant que les travailleuses du sexe indépendantes versées dans l'érotisme et la sensualité sont chassées des bars et des salons, où elles pouvaient travailler en toute sécurité et dans un confort relatif, pour se retrouver à la rue, livrées à elles-mêmes, contraintes à se prostituer ou à s'exposer à tous les risques en recevant leurs clients chez elles. Ce qui est d'ailleurs illégal.

Les promoteurs de la Loi C-36, adoptée en décembre 2014, prétendaient que cette mesure législative protégeait les droits des travailleuses du sexe (TDS) puisqu'elle décriminalisait leur activité. La loi donnait suite à l'arrêt Bedford, un jugement de la Cour suprême du Canada qui, au nom de la défense des droits des travailleurs et travailleuses du sexe, invalidait les dispositions du Code criminel rendant la prostitution illégale.

Monument d'hypocrisie et de totalitarisme à visage humain, la Loi C-36 décriminalisait le travail du sexe mais criminalisait tout ce qui l'entoure: la sollicitation, y compris la publication de petites annonces dans les journaux; le travail de soutien (chauffeurs, réceptionnistes, propriétaires et gérants de salons, d'agences ou de bars); et surtout, les clients, qui étaient désormais passibles de lourdes amendes et de peines d'emprisonnement.

D'autres contraintes limitaient aussi la marge de manœuvre des TDS: interdiction d'exercer leur métier à proximité d'une école, d'une garderie, d'un hôpital ou d'un lieu de culte, de recevoir des clients chez elles, de s'associer pour rompre l'isolement et travailler dans de meilleures conditions, etc.

Résultat: les TDS, surtout celles qui ne voulaient pas céder au chantage de la «gaffe», se sont retrouvées plus fragilisées que jamais, appauvries, isolées et sans défense face au crime organisé et aux prédateurs de toutes sortes. La loi qui prétendait protéger les TDS s'est révélée, pour elles, un piège mortel.

Le nouveau gouvernement fédéral a promis d'abolir cette loi inique et de revoir l'ensemble du dossier à la lumière de l'arrêt Bedford et aussi, souhaitons-le, de l'avis donné récemment par Amnistie Internationale au sujet des droits des travailleuses et travailleurs du sexe. Espérons qu'il n'oubliera pas ses promesses.

Dans le prochain article, nous aborderons les autres métiers du sexe et en particulier les services d'escorte qui sont, en quelque sorte, au cœur du problème.

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