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16/04/2016 11:59 EDT | Actualisé 17/04/2017 05:12 EDT

Les parents sont aussi égoïstes que les couples sans enfant

Le choix le plus égoïste de toute ma vie a été celui d'avoir un enfant.

Le choix le plus égoïste de toute ma vie a été celui d'avoir un enfant.

Pourtant, la maternité ne faisait pas partie de mes plans lorsque je me suis mariée il y a 14 ans.

J'ai commencé à me poser certaines questions après deux ans de vie commune. Après cinq ans, ce sont nos familles respectives qui ont commencé à mettre de la pression. Les visites chez nos parents prenaient toujours la même tournure. Les enfants y étaient pratiquement le seul sujet abordé.

De fait, aucune discussion ne pouvait avoir lieu sans que nos parents ne fassent un commentaire sarcastique ou ne nous suggèrent de recourir à la procréation assistée. Notre choix de ne pas avoir d'enfant se heurtait à l'incompréhension la plus totale.

Au fond, nos parents n'acceptaient pas d'avoir élevé des êtres aussi égoïstes, et voulaient absolument croire que notre « problème » était d'ordre médical. Mon utérus était le coupable tout désigné.

Ironie du sort, deux de nos amies proches ont accouché à trois jours d'intervalle. L'une d'entre elle était notre voisine. C'est ainsi que je suis devenue l'assistante personnelle d'une jeune maman très occupée. J'ai été prise au piège dans le temps de le dire, faisant des coucous au bébé par-ci par-là, et le berçant chaque fin d'après-midi en rentrant du boulot.

Malgré tout le plaisir que j'éprouvais à m'occuper de ce bébé une heure par jour, je savais que ma limite était atteinte. Ce genre de quotidien ne me convenait absolument pas. J'étais entièrement satisfaite de ma carrière et de la liberté d'action dont je bénéficiais. Mon mari et moi pouvions partir pour le week-end sur un coup de tête, ou planifier un voyage en Afrique du Sud à l'improviste. Nous regardions des films et fréquentions les meilleurs restaurants tard en soirée pendant que nos amis apprenaient à changer des couches et à endormir leur progéniture. Nous menions une vie de rêve.

L'enfant de ma voisine m'a quelques fois appelé « maman » par erreur, faisant aussitôt palpiter mon cœur. Je me remettais généralement de mes émotions en moins d'une minute. Mon mari appréciait lui aussi l'interactivité accrue que lui procurait ce jeune voisin, mais sa capacité à endurer tout ce qui mesure moins de trois pieds était limitée à une heure. Il se défilait à la moindre crise de colère.

À ce stade, nous ne nous sentions ni incomplets, ni incompétents, mais avoir un enfant à nous était hors de question. Nous nous satisfaisions du gardiennage et des jeux occasionnels, mais nous éprouvions un sentiment de soulagement chaque fois que nos amis rentraient à la maison pour reprendre les choses en main.

Or, notre soulagement était de courte durée puisque nous faisons l'objet de commentaires de plus en plus fréquents :

« Vous feriez de si bon parents. Vous avez un don naturel ! »

« Vous mourez d'envie d'avoir un bébé ! »

« Arrêtez d'être si égoïstes ! »

Eh bien non.

Nos amis n'avaient aucun moyen de savoir quel genre de parents nous serions, car nous ne faisions que nous amuser en prenant les précautions d'usage pour ne pas blesser le bébé. De plus, mon utérus se portait à merveille en dépit de son apparente inutilité. C'était surtout la dernière remarque qui me faisait sortir de mes gonds. Me faire traiter d'égoïste me donnait envie de crier : « Égoïstes vous-mêmes ! Nous agissons de manière désintéressée, pour le bien de cette planète ! »

Mon mari et moi avons discuté de parentalité à intervalles de deux ou trois ans pendant une douzaine d'années. Nous sommes chaque fois arrivés à la conclusion que ce mode de vie n'était pas fait pour nous. Rien ne pouvait nous faire changer d'avis, même pas les poignées d'amour, les pommettes joufflues et le bruit des petits petons sur le plancher de bois.

« Le sacrifice et l'altruisme ne font pas partie de notre vocabulaire. Nous faisons ce que nous voulons parce que nous aimons être aimés, et cela nous comble de bonheur. »

Or, tout a changé quand les enfants de nos amies ont commencé à grandir. Plus nous passions de temps avec eux, plus nous avions besoin de ressentir cet amour inconditionnel, cette fierté d'élever un être cher. Le plus étonnant est que mon horloge biologique n'a joué aucun rôle dans cette prise de conscience, puisque mon mari a lui-même initié la conversation.

Au retour d'un voyage mémorable à Hawaï, dans la file d'attente d'un café Starbucks, il a tout bonnement déclaré : « Je n'ai pas dormi de la nuit. Je veux que nous ayons un enfant. »

Et voilà ! Le chat est sorti du sac sans crier gare.

Le barista a dit : « Au suivant ». Mais j'étais en état de choc et suis descendue aux toilettes en courant pour brailler. J'ai été surprise de l'ampleur de ma propre réaction.

J'étais à la fois triste et heureuse. C'en était fini de la vie de couple telle que nous le connaissions. En revanche, nous allions passer à une nouvelle étape dans laquelle un enfant ne m'appellerait pas « maman » de manière fortuite.

Avec le recul, je constate que nous apprenons beaucoup de leçons chaque jour. Nous oublions rapidement quelques-unes d'entre elles, mais faisons bon usage des autres pour le reste de notre existence. Le temps est maintenant venu de transmettre notre sagesse. Nous avons la responsabilité de donner le bon exemple et de « faire la chose juste ».

Devenir responsable d'une autre vie est un défi colossal. Mais j'y vois aussi un geste égoïste. Nous éprouvons une satisfaction certaine à transmettre notre ADN et à savoir que quelqu'un dépend de nous. Nous éprouvons une grande fierté en contrepartie des épreuves et des crises de larmes du quotidien.

Certains affirment qu'être parent est la forme d'amour la plus désintéressée qui soit. Mais ce n'est pas l'altruisme qui a motivé notre choix. C'est l'envie d'en tirer quelque chose.

Depuis que je suis mère, je ris beaucoup plus fréquemment qu'au cours des 36 années précédentes réunies. Je ressens une satisfaction béate chaque fois que notre fille se presse contre moi. J'adore le fait qu'elle revienne sans cesse vers moi pour trouver du réconfort.

« Nous étions égoïstes à une certaine époque et sommes encore égoïstes aujourd'hui, mais nous ne changerions notre comportement pour rien au monde. »

Je prends bonne note de ses premières bises mouillées et de ses premières étreintes. Elle est devenue le centre de notre univers et grandit comme nous l'imaginions. Nous l'avons placée au premier rang en plaçant notre propre bonheur au premier rang.

En d'autres termes, le sacrifice et l'altruisme ne font pas partie de notre vocabulaire. Nous faisons ce que nous voulons parce que nous aimons être aimés, et cela nous comble de bonheur. Nous étions égoïstes à une certaine époque et sommes encore égoïstes aujourd'hui, mais nous ne changerions notre comportement pour rien au monde.

Ce billet de blogue traduit de l'anglais par Pierre-Etienne Paradis a été publié à l'origine dans The Cultural Misfit.