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23/03/2016 09:52 EDT | Actualisé 24/03/2017 05:12 EDT

La polémique du casque aux Jeux de Rio: les répercussions sur les boxeuses

Ce qui dérange, c'est la brutalité désormais associée à des femmes censées reproduire des schèmes de douceur. Ce qui dérange est la déformation du corps féminin supposé plaire au regard masculin. Ce qui dérange est la force physique qui se trouve aussi dans l'autre camp.

La boxe olympique au féminin est restée prise dans l'engrenage, faisant de chaque avancée un véritable tour de force, alors que celle des hommes continue son cheminement.

«À Rio, du 5 au 21 août prochain, à la différence des boxeuses, les boxeurs ne porteront plus le casque», pouvons-nous lire dans un article du journal Le Monde paru le 3 mars dernier.

Depuis que l'Association internationale de boxe amateur (AIBA) a récemment proclamé que les boxeurs ne revêtiront plus le casque protecteur aux Jeux olympiques de Rio en 2016, et que les boxeuses devront continuer de le porter, les médias débattent : est-ce que le retrait du casque sera nocif pour la santé des athlètes hommes, ou leur permettrait-il d'accéder plus facilement au niveau professionnel?

Une polémique dans laquelle aucun journaliste n'a cru nécessaire de prendre position contre l'inégalité ouvertement affichée entre les boxeurs et les boxeuses.

Pourtant, la nouvelle se propage, les articles sur le sujet se multiplient. Nous aurions pu nous arrêter au simple fait que le sexisme est énoncé, qu'il s'agit en soi d'un pas de plus pour les boxeuses, ces dernières étant généralement tenues dans un mutisme à l'intérieur du sport.

À l'heure actuelle, rien de tout cela ne nous semble acceptable. Étant donné que ces gens (journalistes, lecteurs, présidents, boxeurs) sont préoccupés entre hommes à discuter du sort des hommes, nous avons décidé de vous informer sur les enjeux politiques pénalisant encore les femmes.

Le président de l'AIBA a affirmé que la suppression du casque protecteur est «quelque chose que nos boxeurs et les fans de boxe du monde entier attendaient», signifiant que le sport adoptera une dimension davantage spectaculaire et rejoindra médiatiquement un plus grand nombre de personnes. C'est précisément une des problématiques où leur légitimité achoppe : en enlevant les casques, les combats des hommes seront encore plus accessibles, diffusés, commentés, ce qui signifie une reconnaissance de leur pratique sportive et des cachets importants en jeu. Exposés ainsi au grand public, nous supposons que les boxeurs verront augmenter les sollicitations de la part des promoteurs de boxe professionnelle.

En conservant leurs casques, les boxeuses seront maintenues dans l'anonymat, sans visibilité sur les chaînes télévisées. Elles continueront à avoir des bourses inférieures à celles des hommes (nous parlons de milliers de dollars au niveau amateur et jusqu'à plusieurs millions au niveau professionnel pour un même titre de championnat), elles ne pourront éventuellement pas gagner leur vie avec leur sport.

Cette différence, instaurée par l'AIBA, n'est basée sur aucun argument valable et ne vise qu'à maintenir une distinction entre les athlètes hommes et femmes.

Enlevons les casques pour les boxeurs et les boxeuses ou gardons-les. Ensuite, seulement ensuite, nous pourrons tenir un discours juste sur les impacts nocifs.

Ce nouveau règlement en vigueur depuis 2013 et appliqué pour les qualifications, puis pour les Jeux olympiques de 2016, nous apparaît comme un échec parmi tant d'autres de l'AIBA. Cette fédération, qui franchit régulièrement les limites, a profité du silence des boxeuses occupées à l'entraînement (elles ne peuvent de la sorte pas mener un double combat) et du manque de sujets féminins pour prendre parole dans le sport, pour perpétuer sa misogynie mal camouflée.

En effet, les Jeux olympiques au féminin ont été admis pour la première fois en 2012 en sport de démonstration, soit 108 ans après ceux des hommes, qui s'étaient déroulés à Saint-Louis en 1904. Au programme, il y avait trois catégories de poids pour les femmes (36 boxeuses) et dix catégories de poids pour les hommes (250 boxeurs). Une restriction qui a empêché maintes athlètes de se présenter. Les boxeuses qui ont réussi à se glisser dans une catégorie de poids couraient ainsi un risque : soit le gain de poids les forçait à affronter des femmes plus fortes, donc susceptibles de les blesser sérieusement, soit la perte de poids mettait leur santé en danger.

Nous rappelons de surcroît que les boxeurs font trois rounds de trois minutes, alors que les boxeuses se battent quatre rounds de deux minutes, créant un espace sexiste dès qu'une femme pose un pied à l'intérieur d'un gymnase de boxe.

Le président de l'AIBA a affirmé qu'il souhaitait «augmenter le nombre de catégories dès 2016 à Rio, mais l'objectif est d'y parvenir pour les Jeux de 2020 à Tokyo», proposant uniquement deux catégories de plus. Selon ses ambitions, à ajouter environ deux catégories aux quatre ans, l'égalité du sport amateur entre les boxeurs et les boxeuses devrait advenir en 2032.

Difficile d'accorder du crédit à l'AIBA, qui avait voulu imposer le port de la jupe pour les boxeuses en 2012 avec comme indication qu'elles seraient plus gracieuses que leurs comparses masculins. Une obligation qui n'a pas eu lieu en raison de résistances, heureusement, mais qui a quand même fait l'objet d'un débat. Après avoir reçu des critiques, l'AIBA s'était repositionné en écrivant sur son site que «pour toutes les compétitions sous l'égide de l'AIBA, les boxeuses devront porter un justaucorps rouge ou bleu et, selon leur choix, un short ou une jupe».

Il ne va pas sans dire que la boxe olympique est issue d'une longue tradition historique. Contrairement aux arts martiaux mixtes (MMA), il s'agit d'un sport fédéré avec une hiérarchie masculine à la tête de chaque pays, qui n'entend pas remettre en question ses intérêts. Ce gouffre creusé entre les athlètes hommes et femmes dès le stade amateur explique en partie la carence du nombre de boxeuses au niveau professionnel. Une fois qu'elles accèdent à ce niveau, elles n'ont qu'une très mince couverture médiatique, pour ne pas dire aucune.

D'ailleurs, dans une entrevue accordée à Ariel Helwani dans The MMA Hour, la championne de trois divisions en boxe et nouvelle célébrité de MMA, Holly Holm, demande aux journalistes de boxe : «Où étiez-vous tout au long de ma carrière de boxe?» Elle avance que les boxeuses devraient avoir une attention médiatique plus considérable, ce qui permettrait de faire grandir la boxe au féminin et d'inciter d'autres femmes à pratiquer ce sport.

Il nous apparaît inconcevable que ces inégalités - n'étant même pas couvertes par la subtilité - persistent dans les sports et soient reconduites par les médias, québécois et autres, qui prennent part au débat sur le port du casque aux Jeux olympiques sans remettre en cause le problème premier.

Tant que les faits énoncés ne seront pas dénoncés publiquement, ouvertement, l'AIBA continuera d'instaurer ses règlements aléatoires. Ces mêmes règlements sont basés sur des principes de genre et n'ont pas lieu d'être, puisque les boxeuses, comme les boxeurs, affrontent des adversaires du même poids, du même sexe, et approximativement du même niveau d'expérience.

Nous le savons : ce qui dérange est la brutalité désormais associée à des femmes censées reproduire des schèmes de douceur. Ce qui dérange est la déformation du corps féminin supposé plaire au regard masculin. Ce qui dérange est la force physique qui se trouve aussi dans l'autre camp et qui menace les acquis des dominants, en rappelant que les boxeuses font preuve d'autant d'acharnement, de cœur et de talent que les boxeurs.

Nous exigeons une éthique sportive où les injustices n'auront plus de possibilités et où les boxeuses brilleront avec la notoriété qu'elles méritent.

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