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28/10/2015 11:35 EDT | Actualisé 28/10/2016 05:12 EDT

Les bases minimales d'un discours démocratique

Comment une démocratie pluraliste peut-elle s'accommoder d'adversaires idéologiques?

Comment une démocratie pluraliste peut-elle s'accommoder d'adversaires idéologiques? Peut-on rencontrer, discuter et affronter intellectuellement un adversaire idéologique? Peut-on s'en dispenser? Sa fréquentation perturbe-t-elle inévitablement les pensées et les actions de celui qui s'engage dans la voie du dialogue? Est-on un naïf, un complice, un manipulé, un complaisant? Y a-t-il des interlocuteurs-nés et des non-interlocuteurs-nés? Peut-on préférer l'excommunication à l'argumentation?

Pensez donc à une situation où vous seriez amené à être confronté à un interlocuteur a priori infréquentable ou présenté comme tel, ayant acquis une mauvaise réputation selon les normes en cours, selon la cote morale de la saison.

Le préalable à toute discussion, est l'échange d'arguments établis sur des règles acceptées réciproquement. Ces règles constituent des présuppositions nécessaires.

La liberté: liberté de pensée, de conscience, de religion, d'opinion, d'expression, que l'on trouve dans la Déclaration universelle des droits de l'homme (art 18-19). «Pourvu que leur manifestation ne trouble par l'ordre public établi par la loi» (art 10, 1789) ou «sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi» (art 11, 1789).

L'égalité: si toutes les opinions ne se valent pas, les arguments doivent valoir par eux-mêmes et non par rapport à celui qui les dit. Car on rentrerait dans l'argumentation d'autorité, acceptant que pour une parole donnée, similaire dans le fond à une autre, l'attention hypersélective se reporterait sur un orateur préétabli de sa convenance. Celui qui parle, correctement sélectionné, a de ce fait plus d'importance que ce qui est dit. On entre alors dans un schéma de suprématie d'une caste de discuteurs légitimes, d'âmes professorales «toute fière de son dogmatisme» selon le mot de Gaston Bachelard, auxquels on doit révérence et soumission, ne pouvant, ô blasphème, remettre en cause leur mode d'action paternaliste, de directeur de conscience coulant.

Marcel Conche, dans Le fondement de la morale, mettait les points sur les «i»: «Il y a différentes façons de s'adresser à un autre homme. On peut s'adresser à un homme comme on s'adresse à un chien ou à un esclave simplement pour lui donner un ordre auquel il doit obéir sans le comprendre, ou qu'il peut comprendre mais n'a pas à discuter: alors on exclut que celui à qui l'on s'adresse ait le droit à la parole parce qu'on exclut que la vérité puisse venir de lui. Mais si l'on s'adresse à lui comme un interlocuteur, que l'on interroge et que l'on écoute, qui répond, interroge, et, de toute façon, écoute, on le considère comme capable de vérité et libre, dès que l'on peut répondre à toute question, fut-ce en constatant simplement que l'on ne sait pas.»

La fraternité: le discours démocratique suppose une ouverture d'esprit allant de pair avec le respect d'autrui, ce qui implique de ne pas considérer comme expressions acceptables l'injure, la diffamation, l'incitation à la haine, à la violence, à la falsification, toute atteinte à la dignité d'une personne, d'un groupe social ou d'un peuple. Car les auteurs de ces pratiques, détruisent par leurs positions hypercritiques tous présupposés dialogiques. Ils s'excluent eux-mêmes de l'espace normé des débats.

D'où la nécessité évidente de pratiquer une tolérance active au sein du discours démocratique, par le refus d'accepter, d'adorer ou d'adhérer les yeux fermés, mais également de condamner radicalement sans argumenter ou sous de faux prétextes. Rien n'interdit alors à partir de là une rencontre avec un adversaire idéologique, dans le respect réciproque des présuppositions énoncées ci-dessus, servant de fondations au discours démocratique. C'est cet accord préalable, implicite ou explicite, de non-exclusion dans les débats, qui fait qu'il existe des études sur des terrains fort variés, concernant des milieux marginaux, culturels, religieux, politiques, extrémistes, minoritaires, des rencontres entre locuteurs, d'orientations plus ou moins différentes.

Si les bases d'acceptation du suivi discursif prennent effet, alors on ne refusera pas le locuteur qui argumentera avec analyse, rigueur et inventivité, faisant ainsi l'économie de fantasmes. Ce locuteur nous fera l'honneur d'être le meilleur des adversaires intellectuels. Instruit et ouvert, Socrate, dans Gorgias, estimait «qu'il y a plus grand avantage à être réfuté, dans la mesure où se débarrasser du pire des maux fait plus de bien qu'en délivrer autrui» parce qu'à son sens «aucun mal n'est plus grave pour l'homme que de se faire une idée fausse» (458c) et de rajouter plus loin à destination de Polos: «allons, n'aie pas peur de te fatiguer pour rendre service à un ami: je t'en prie réfute moi» (470c).

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