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29/08/2016 08:19 EDT | Actualisé 29/08/2016 08:19 EDT

Combattre l'apathie politique

ENSEIGNER AU 21e SIÈCLE - Les nouvelles générations d'électeurs québécois, appelés à voter pour la première fois, vont de moins en moins aux urnes.

«Une personne a achevé sa déséducation lorsque plus rien ne l'étonne, pas même un ciel étoilé ; lorsque plus rien ne l'indigne, pas même les guerres et les famines ; lorsqu'elle trouve que tout est normal, même l'intoxication de l'air que nous respirons. On a réussi à parachever la déséducation lorsqu'une fois diplômé, un individu n'a plus ni jugement critique ni capacité créative.» - Jean Bédard

L'apathie politique est ce mélange toxique à la société de désintérêt, de sentiment d'impuissance et de manque d'indignation. Symptôme de cette réalité commune à l'Occident qui n'épargne pas la jeunesse, à peine plus de 50 % des 18-24 ans vote lors des élections générales au Québec. De surcroît, les nouvelles générations d'électeurs québécois (appelés à voter pour la première fois) vont de moins en moins aux urnes (selon les données du Directeur général des élections du Québec), faisant chuter graduellement le taux moyen de participation aux élections du Québec. Bien sûr, outre le vote, les formes d'implications politiques possibles restent multiples, mais le problème démocratique demeure et celui-ci oriente mes objectifs en tant qu'enseignante de science politique au collégial.

En effet, réussir à insuffler l'importance de la politique chez les jeunes adultes en devenir et aiguiser leur esprit critique sont les deux leitmotivs de mon enseignement. Le défi est de taille, car les étudiants qui franchissent le pas de ma salle de classe pour leur tout premier cours de science politique le font généralement charger d'aprioris négatifs envers ce domaine d'étude. Dès notre rencontre introductive de la session, il faut donc déconstruire les idées véhiculées par la doxa. Cela ne revient pas à nier la réalité par un aveuglement volontaire: corruption, électoralisme, propagande, abus de pouvoir, existent bel et bien, pour ne nommer qu'un échantillon du côté sombre du pouvoir politique. S'intéresser à la politique revient à reconnaître, comprendre, analyser et critiquer les relations de pouvoir à plusieurs niveaux et agir pour améliorer ce vivre ensemble. C'est par le biais principalement d'un suivi de l'actualité politique initié par des caricatures récentes de la presse écrite que beaucoup d'étudiants, souvent surpris d'y prendre goût, prennent conscience des injustices, des failles de notre démocratie, et finissent par saisir que la politique est partout et incontournable.

De l'ONU au Printemps érable: le stage, la meilleure forme d'apprentissage

Avec quelques années d'expérience en enseignement, on en vient pleinement à percevoir l'acquisition de savoirs spécialisés - concepts, théories, penseurs - non pas comme une fin, mais un moyen, un outil pour l'émancipation des étudiants. C'est le moment où l'enseignant, tout d'abord maître de ses contenus et obnubilé par eux, devient plus humaniste.

Une baisse de la participation électorale des jeunes générations peut faire craindre des dérives autoritaires.

On cherche alors à développer l'humain selon une visée citoyenne. C'est au-delà des cours traditionnels que cet objectif peut être davantage accompli. Au collège Montmorency, où j'ai le plaisir d'enseigner depuis plusieurs années, deux stages sous forme de jeux de rôles touchent directement la sphère politique: une simulation de la diplomatie onusienne à New York ainsi qu'une simulation du Parlement québécois dans la capitale nationale. C'est par l'encadrement de stages parascolaires comme ceux-ci que des liens plus forts avec les étudiants peuvent être créés. On peut pleinement cerner et optimiser leurs forces autres qu'académiques, tel que l'art du discours public efficace et honnête. Côtoyer des jeunes participants à ce type d'expérience concrète où les obstacles sont multiples permet de contempler graduellement leur progression jusqu'à leur plein épanouissement. Ils en ressortent fiers et débordants de confiance en leurs capacités (entrer en contact avec l'autre, argumenter, rédiger, convaincre, discourir, gérer son temps, faire de la recherche, synthétiser, etc.)

valerie lafrance

Le stage politique peut parfois aller au-delà du jeu de rôles en s'invitant dans la réalité, comme au Printemps érable en 2012. Ce printemps québécois fut une authentique période d'effervescence politique chez les jeunes, impliqués des fois malgré eux dans ce mouvement étudiant qu'on peut qualifier d'historique. Un mouvement qui s'intensifia en s'alliant à différentes causes sociales et environnementales et qui fit retentir le son des casseroles. Il faut rappeler que la hausse des droits de scolarité projetée par le Parti libéral au pouvoir conduisit à la loi 12, projet de loi 78 adopté précipitamment en mai 2012, chamboulant le calendrier scolaire et limitant le droit de manifester, des impacts directs sur les étudiants.

Désormais, pour ces jeunes adultes, le lien entre leur quotidien et ceux qui nous gouvernent devenait évident. Dans ce contexte d'ébullition sociale, difficile aussi de ne pas s'insurger contre le traitement souvent défavorable ou mensonger des médias - friands de sondages biaisés et de raccourcis intellectuels - sur le portrait d'étudiants dépeints souvent comme des êtres de violence. Ce «stage» réel que constitua le Printemps érable politisa certainement la majorité d'une cohorte d'étudiants au collège. L'apprentissage de la citoyenneté se fit naturellement à l'extérieur des salles de cours: dans les assemblées étudiantes et dans les rues. Après coup, je suis fière d'avoir vécu ce contexte singulier qui démontra l'importance que peut avoir l'éducation populaire ou encore la «pédagogie des opprimés» à la Paulo Freire, pour l'apprentissage des étudiants.

Éducation vs déséducation

Les États membres des Nations unies poursuivent 17 objectifs de développement durable à atteindre d'ici 2030. Le quatrième objectif permet d'introduire un questionnement pertinent en visant à «assurer l'accès de tous à une éducation de qualité, sur un pied d'égalité, et [à] promouvoir les possibilités d'apprentissage tout au long de la vie». Les visées de l'ONU sont fondamentales et urgentes en portant sur l'accès à une éducation primaire universelle et dénuée de toute forme de sexisme. Ces problèmes identifiés par cette organisation internationale apparaissent plus criants dans bien des pays hors Québec. Mais l'ONU va toutefois plus loin en avançant ce postulat: l'éducation constituerait un rempart ou un remède à l'autoritarisme et à la pauvreté. Au-delà du rapport économique entre la formation de travailleurs qualifiés et l'amélioration de leurs conditions de vie, l'autre lien m'apparaît plus audacieux. Une baisse de la participation électorale des jeunes générations telle qu'évoquée précédemment peut ainsi faire craindre des dérives autoritaires. En d'autres termes, l'éducation permettrait d'outiller intellectuellement les jeunes contre les discours politiques populistes jouant sur les émotions plutôt que sur les idées.

Ce texte tentait de démontrer que même si notre démocratie est défaillante, les étudiants initiés au monde politique peuvent passer facilement de l'apathie politique à une attitude citoyenne. Tel qu'esquissé entre autres par les travaux d'Henry Milner, il existe une corrélation entre l'acquisition de compétences civiques des étudiants et leur intérêt pour la chose publique. Ces compétences permettant la compréhension du monde politique et l'action dans la sphère politique devraient être essentielles dans le parcours scolaire. De plus, le stage comme forme d'apprentissage nécessiterait d'être davantage valorisé dans notre système d'éducation.

En tant qu'enseignante de science politique au collégial, qui introduit une mince proportion de jeunes de sciences humaines à leur premier et seul cours de politique de leur vie, je suis d'une part inquiétée par la marchandisation de l'éducation, qui s'éloigne des visées humanistes et concourt à la «déséducation». D'autre part, cette jeunesse, qui entamera ses études collégiales en cette nouvelle année scolaire, me surprend toujours par sa curiosité, son audace et son optimisme. Le cégep est une institution privilégiée par le fait qu'elle marque le passage de l'adolescence, où l'ego prédomine, à un âge adulte. À la fin de leur parcours en sciences humaines, la métamorphose est remarquable. Ce sont de jeunes adultes branchés sur la réalité mondiale, capables de s'indigner et prêts pour le monde universitaire.

Découvrez d'autres témoignages d'enseignants et de professeurs dans notre section Enseigner au 21e siècle

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