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21/03/2018 09:00 EDT | Actualisé 21/03/2018 09:00 EDT

Quels critères pour penser le salaire des médecins?

Je suis toujours étonnée de lire que les salaires faramineux dont jouissent les médecins au Québec sont en partie justifiables du fait du nombre d’années d’études que ces derniers ont passé sur les bancs d’école, mais aussi du fait qu’ils sauvent des vies.

simarik

Combien d'années d'études un médecin réalise-t-il au juste? Après un calcul minutieux, on conclut que les études de médecine peuvent durer en moyenne de 10 à 11 ans, tout dépendant de la spécialité choisie et au minimum, 6 à7 ans. Une incursion microscopique dans ce parcours nous permet de comprendre que ce parcours se décline ainsi : 2 à 3 ans pour le pré-clinique; 2 ans pour l'externat et des années rémunérées de résidence qui varient selon la spécialité choisie, soit entre 2 ans (médecine de famille) et 6 ans (FMEQ).

Quelle différence entre un médecin et une personne détenant un doctorat en santé communautaire, par exemple? Essentiellement, une souffrance financière et un manque de reconnaissance sociale parce qu'en définitive, les deux types d'étudiants traversent l'épreuve de la durée et du labeur, et que les deux participent à sauver des vies. Voici pourquoi.

Dans les deux cas, l'étudiant aura obtenu un diplôme de 1er cycle. En ce qui a trait à la médecine, il équivaut au doctorat de 1er cycle et dure entre 4-5 ans. Pour la deuxième classe d'étudiants, le baccalauréat de 1er cycle dure en moyenne 3 ans, selon les disciplines. Ces étudiants auront également passé à peu près 2 ans dans le cadre d'une maîtrise, et une moyenne de 5 à 6 ans pour la réalisation d'une recherche menant à une thèse de doctorat de 3e cycle (Philosophiæ doctor, Ph.D.). Si mes calculs sont bons, il s'avère juste d'avancer que tout étudiant gradé d'un Ph. D. aura passé en moyenne 10-11 ans à étudier. Et je dis bien en moyenne, sachant que les trajectoires estudiantines sont loin d'être aussi uniformes ou fluides pour tous. En effet, certains étudiants cumulent de nombreux diplômes, dépassant de loin le cap des 10 ans d'étude.

Mais qu'en est-il maintenant du labeur résultant de l'investissement doctoral ? Les étudiants de 3e cycle doivent communément insérer dans leur temps d'étude (à temps complet) des heures de travail en vue de subvenir à leurs besoins de base. Le salaire moyen d'un doctorant travaillant à titre d'auxiliaire d'enseignement/recherche environne les 23$/h, avec des conditions d'emploi qui sont contractuelles et généralement à la remorque de budgets qui se font de plus en plus rares. Combien de mes collègues devront gratter leurs sous? Chercher un moyen de poursuivre sans crouler sous les dettes? Travailler en tant que gardien de nuit? Chercher des petits contrats ici et là, en faisant en parallèle des nuits blanches pour préparer leurs examens doctoraux ou finir leur rédaction de thèse ?

À côté de cette quête de travail, les doctorants sont fortement incités à participer à des activités scientifiques et de recherche, et à écrire des articles pour renforcer leur productivité scientifique et compétitionner sur le marché de l'emploi. (Oui ! la science est devenue un business !) Toutefois, ces tâches ne sont à proprement parler non instituées et elles ne sont généralement aucunement rémunérées. Et quand elles le sont, c'est à si petit prix ! Aussi bien dire que des doctorants sont aussi des bénévoles à leurs heures et qu'ils sont en contrepartie, des citoyens qui vivent proches du seuil de la pauvreté. Du fait de ces impératifs, on comprend que le parcours doctoral peut s'étirer dans le temps, sans compter que nombreux sont ceux qui auront des enfants. La moyenne d'âge à l'obtention de ce diplôme au Québec étant de 36 ans. Du fait du temps passé dans l'enceinte universitaire à s'endetter tout en apprenant et persistant, le parcours doctoral peut devenir très laborieux, très éprouvant. Car oui, si l'on s'en tient aux chiffres rapportés par la Fédération canadienne des étudiantes et étudiants, une diplomation de 3e cycle vient avec une dette moyenne de 41 000$, sans compter que ce titre ne garantit plus un emploi à la hauteur des compétences qu'il recèle.

En revanche, les années de résidence en médecine sont rémunérées à raison de salaires annuels allant de 44 552$ pour la première année (R1) à 72 841$ pour R8 (FMRQ). À ceci, s'ajoutent des primes ou des revenus relatifs à la pratique en région éloignée, à l'enseignement ou à des tâches ponctuelles spécifiques. Bref, on comprend qu'à partir de la 4-5e année, le résident en médecine reçoit un salaire plus que peu décent.

Pourquoi un tel détour vers les entrailles du cheminement doctoral? Il me semble qu'une fois ces fondements posés, la réflexion va de soi.

Pourquoi un tel détour vers les entrailles du cheminement doctoral? Il me semble qu'une fois ces fondements posés, la réflexion va de soi. Sans vouloir restreindre mon raisonnement à une logique mercantile qui tendrait à ne reconnaitre la valeur des années d'étude qu'en fonction de la souffrance financière qui leur sont liées, je ne vois désormais plus en quoi les médecins seraient plus valeureux que d'autres « docteurs universitaires » et comment on en vient dès lors à penser que les « disciples d'Hippocrate » se méritent les prérogatives salariales dont il est présentement question, surtout qu'il concerne des budgets propres au domaine « public » de la santé?

Et parlant de labeur et de courage, savez-vous combien de hauts et de bas traversent des étudiants de doctorat ? La solitude dans laquelle de telles études plongent ? Combien se questionnent sur le bien-fondé de leur aventure, compte tenu des sacrifices et de l'avenir incertain que cela engage ? Nous sommes nombreux à vivre ce labeur et pourtant, nous finissons par l'assumer. D'ailleurs, d'aucuns diront qu'il fait partie de l'épreuve et qu'en ces lieux, chacun vit son propre chemin de croix.

Je vous laisse le soin de cheminer dans la suite de cette réflexion, mais pour ma part, j'en conclus que le critère « labeur et années d'étude » justifiant de tels salaires vient de s'échouer sur un rivage, au nom de l'éthique. Reste maintenant à savoir dans quelle mesure le critère propre à l'idée de « sauver des vies » survivra.

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