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23/03/2018 09:00 EDT | Actualisé 23/03/2018 09:00 EDT

Quels critères pour penser le salaire des médecins? (suite)

Qu’en est-il de cette idée selon laquelle les médecins « sauvent des vies » ?

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Dans un texte précédent, j'ai contesté des critères qui semblent couramment soulevés pour justifier les prérogatives salariales des médecins dans le secteur de la santé. Il était question de la durée des études et du labeur associé à ces dernières. Dans l'enceinte de mon propos, j'avais également mentionné que ce salaire semble tout autant justifié du fait que les médecins « sauvent des vies ». Mais qu'en est-il de cette idée selon laquelle les médecins « sauvent des vies »?

Entendons-nous d'abord sur ce que c'est que la vie. La vie peut-elle se résumer au rythme cardiaque et à la respiration, au taux de sérotonine et à un indice de masse corporelle? À ce que naguère nous nommions « le silence des organes » (Leriche, 1936)? Le riche apport des sciences humaines et sociales nous a conduits à comprendre que la vie, c'est le fait d'exister et que l'existence concerne plus que le fonctionnement physico-organique. Elle tient précisément dans tout ce qui donne du souffle à l'Homme, entendu ici sous l'angle du sens et des sensations d'harmonie et d'équilibre. Le défi de la vie est donc celui de trouver les clefs qui permettent d'avancer dans le sens espéré, et ce, en dépit des malheurs certains qui nous affligeront à l'occasion.

S'épargner tous ces maux est salutaire, mais peut-on avancer pour autant que la santé ne tient que sur la dimension biologique?

Bien sûr, pour jouir de l'existence, il importe de gérer l'effet des agents pathogènes. S'épargner tous ces maux est salutaire, mais peut-on avancer pour autant que la santé ne tient que sur la dimension biologique? Qui, au vu des avancées scientifiques, peut encore prétendre que les docteurs sont les seuls dépositaires de la santé et qu'à ce titre, ils sont ceux qui sauvent des vies? Et que cela se paye! Qui n'a pas encore eu l'intelligence, le courage de mettre à profit la leçon de Dr. Knock? Au-delà du stéthoscope, de la prescription, du Rx et du bistouri, qu'est-ce qui soutient notre existence, lui donne du goût et procure des sensations de vie bonne? Il y a d'un côté cette femme qui tend la main tout comme l'oreille à son amie suicidaire, en l'attirant vers des rivages plus ensoleillés. Il y a ce psychologue qui reçoit la détresse d'une résidente en médecine. Il y a cette maison d'hébergement qui accueille des femmes victimes de violence conjugale avec leurs enfants, et offrant gite, réconfort et lessive. Il y a ces clowns qui font rire les jeunes patients; cet homme de la quarantaine qui se cure à la source de Frédéric Lenoir; il y a cet art-thérapeute qui explore les méandres du cancer avec des femmes qui en sont atteintes. Il y a la pêche à la mouche ou le yoga qui se présentent comme une avenue de ressourcement; ce parc où crient des enfants et jasent leurs mères; ce Marché de Noël qui à petit prix fait voyager; ce musée qui offre de l'art à humer, et puis cette chorale et ce jardin qui rallient des âmes. Il y a aussi cette infirmière qui, chaque matin (!) apporte à sa patiente un café du Starbucks, sachant ô combien ce petit breuvage a le pouvoir d'illuminer sa journée.

Bref, la santé est là, dans toutes ces petites choses qui gravitent et habitent nos vies. Elle est le produit de gestes et de paroles posés par des citoyens, mais aussi par toute une variété de professionnels qui mettent la main à la pâte en vue de contribuer au maintien de la vie. Mais s'ils le font, si on le fait, c'est aussi parce que nous croyons au pouvoir salutaire de l'interdépendance, de cette écologie sociale qui autorise de penser que nous avons tous un rôle à jouer et que la synergie de l'énergie collective conduit à des formes de bien-être individuel et communautaire qui eux aussi, ont le pouvoir de sauver des vies ! Ceux qui le font dans cet esprit ne le font pas nécessairement à l'acte payé, mais bien plus à l'aune d'une solidaire bienveillance.

Ainsi, je ne pense pas me tromper en affirmant qu'il est urgent de renoncer à cette marchandisation de la santé qui contribue plus à appauvrir un système de santé, tout en cultivant une bourgeoisie qui s'acoquine avec la classe politique pour faire de la cause santé une affaire lucrative qui concerne bien plus le portefeuille du médecin que le serment d'Hippocrate. La santé est l'affaire de plusieurs acteurs et consentir à ce qui se produit actuellement revient à alimenter un acte de foi trompeuse! Tout comme cela génère des iniquités de toutes sortes, notamment professionnelles. Et tiens, il me semble que la cloche vient de sonner pour certains et qu'elle appelle ces derniers à retourner encore un temps sur les bancs d'école pour comprendre que la santé est loin de n'être qu'une affaire médicale! Mais cette fois-ci, ce sera à leurs frais et un acte de foi.

« Enseigner la compréhension entre les humains est la condition et le garant de la solidarité intellectuelle et morale de l'humanité. » Edgar Morin

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