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25/02/2018 08:00 EST | Actualisé 28/02/2018 10:40 EST

Sécurisation & externalisation des frontières à l'ère des migrations

Lors de la chute du mur de Berlin en 1989, il n'y avait que 15 murs frontaliers. Aujourd'hui, ce nombre s'élève à environ 70.

Thomas Castelazo, www.tomascastelazo.com / Wikimedia Commons / CC BY-SA 3.0

Ce billet du blogue Un seul monde, une initiative de l'AQOCI et du CIRDIS, a été écrit par Erika Massoud, étudiante à la maîtrise en Études des migrations et relations interculturelles à l'Université Carl von Ossietzky à Oldenburg, Allemagne. L'article qu'elle nous soumet aujourd'hui traite, au lendemain de la Semaine du développement international, de la militarisation des frontières dans le contexte des migrations actuelles.

258 millions : ce chiffre représente le nombre de migrant.e.s à travers le monde en 2017, selon les Nations Unies. Même si ce chiffre a augmenté depuis les années 1990, il ne représente que 3,4% de la population mondiale. En fait, la proportion de la population migrante par rapport à la population mondiale n'a augmenté que de 0,5% entre 1990 et 2017. Ceci comprend tous les types de migration internationale impliquant le franchissement des frontières d'un État, y compris les migrations forcées. Durant cette même période, le nombre de frontières fortifiées s'est multiplié dans le monde. Lors de la chute du mur de Berlin en 1989, il n'y avait que 15 murs frontaliers. Aujourd'hui, ce nombre s'élève à environ 70. Au-delà des démarcations concrètes des frontières, les politiques étatiques de sécurisation et d'externalisation des frontières, répandues parmi les pays occidentaux, repoussent celles-ci dans des pays tiers. Qu'est-ce que cela signifie pour les personnes qui exercent leur droit à la liberté de circulation?

La sécurisation des migrations : à quel prix?

Les murs frontaliers ne sont qu'une des mesures employées par l'État pour sécuriser ses frontières. Or le marché des technologies de surveillance et de sécurité, en pleine expansion, produit de nombreux outils technocratiques pour « contrôler » les mouvements migratoires. Ces dispositifs incluent l'utilisation de documents d'identité biométriques requis pour voyager, des drones pour surveiller les frontières, sans mentionner les véhicules téléguidés, caméras thermiques, etc. Le développement de l'industrie frontalière post-11 septembre vise à sécuriser les frontières de l'État autant contre la menace terroriste que les mouvements migratoires, devenus une question de sécurité nationale. Ces deux enjeux sont amalgamés de manière problématique dans le discours de l'État, qui tente de protéger sa souveraineté d'un danger localisé à l'extérieur de ses frontières.

Même si les murs et les technologies de sécurité donnent l'impression de ralentir les flux migratoires, ces mesures n'empêchent pas les personnes migrantes de se déplacer. Elles rendent leurs déplacements seulement plus périlleux, les obligeant à les contourner, à faire appel à des passeurs ou à emprunter des routes plus risquées. Ceci est démontré de manière flagrante par l'augmentation globale du taux de mortalité aux frontières, alors que l'accès aux routes sécuritaires devient plus difficile. À la frontière États-Unis-Mexique, l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) a noté 412 décès en 2017 et, en même temps, un déclin du nombre d'appréhensions par l'agence frontalière américaine. À la frontière sud de l'Europe en mer Méditerranée, il y a eu 3 119 décès dans la même année. Ce nombre est moindre que le nombre record de 5 143 décès constatés en 2016, mais il faut se rappeler qu'au début des années 1990, ce nombre ne dépassait pas 100 personnes par année. Ces décès ne sont pas seulement causés par les conditions des routes empruntées par les migrant.e.s. Les patrouilles frontalières ont aussi été responsables de plusieurs décès, notamment dans un cas où un jeune a été atteint par une balle d'un agent frontalier américain alors qu'il était toujours en territoire mexicain.

L'externalisation des frontières : de l'Europe à l'Amérique du Nord

La sécurisation des migrations est étroitement liée aux politiques d'externalisation de contrôle des migrations, répandues dans les pays occidentaux depuis les années 1990. Des accords entre l'Union européenne (UE) et plusieurs États africains où transitent les migrant.e.s (dont le Maroc, la Libye et le Soudan) financent explicitement le contrôle et la surveillance des mouvements migratoires dans ces pays. Or les frontières de la « forteresse Europe » s'étendent au-delà du continent dans le but de réduire les flux de personnes migrantes ou cherchant l'asile. Également, l'aide au développement européenne comprend des mesures de formation des forces de sécurité en matière de « gestion » des migrations. L'entente entre l'UE et le Soudan a d'ailleurs suscité des critiques importantes, notamment car le régime d'Omar al-Bashir a longtemps été condamné par la communauté internationale pour ses violations des droits humains et que des cas de violence envers les personnes migrantes ont été dénoncés.

Les mesures d'externalisation des frontières existent aussi en Amérique du Nord. L'accord Mérida entre les États-Unis et le Mexique vise, entre autres, à renforcer le contrôle des frontières du nord et du sud du Mexique pour sécuriser les flux migratoires. L'accord comprend aussi un soutien financier des États-Unis pour renforcer les systèmes judiciaires, policiers et d'immigration au Mexique, ce qui, d'après plusieurs organisations, a contribué à la militarisation des forces de sécurité mexicaines. Au Canada, un autre exemple récent concerne la mission « d'information » des députés canadiens aux États-Unis, qui servait aux fins de contrôle des flux migratoires en avertissant spécifiquement la communauté haïtienne de ne pas tenter d'entrer irrégulièrement au pays.

Ces mesures ne sont pas nouvelles. Au début du 20e siècle, des officiers canadiens initiaient des campagnes de propagande pour empêcher l'immigration des Noir.e.s américain.e.s. Les pratiques actuelles d'externalisation et de sécurisation des frontières de l'Occident s'inscrivent dans le contexte de ces systèmes d'exclusion, qui persistent à ce jour.

Contextualiser les migrations : avenues de résistance

L'impact de ces politiques alarmantes est clair : la sécurisation et l'externalisation des frontières ne fonctionnent pas et n'arrêteront pas les migrations. Au contraire, le nombre de décès en route aux frontières de l'Occident démontre les conséquences graves de ces politiques fondées sur l'exclusion. Il faut donc contextualiser les migrations dites « irrégulières » dans une réalité de hiérarchisation des migrations, qui facilite les mouvements pour certain.e.s et les limitent pour d'autres.

Les conséquences de ces politiques ne sont pas seulement ressenties par les personnes migrantes. En rendant l'accès au passage plus difficile, les communautés autochtones dont les territoires ont été divisés par les frontières entre le Mexique, les États-Unis et le Canada subissent la violence des patrouilles frontalières. Des pratiques d'intimidation des agences frontalières, engendrées par la militarisation des frontières, ont été dénoncées, par exemple par la Nation Tohono O'odham et la Nation Mohawk d'Akwesasne. Cette résistance, appuyée par divers mouvements citoyens et chercheurs, nous pousse à réaffirmer la liberté de circulation, voire même la nécessité d'un monde sans frontières.

N'hésitez pas à contacter Ève Claudel Valade, coordonnatrice du blogue Un seul monde, pour en savoir davantage sur le blogue ou connaître le processus de soumission d'articles. Les articles publiés ne reflètent pas nécessairement les points de vue de l'AQOCI, du CIRDIS ainsi que de leurs membres et partenaires respectifs.

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