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16/01/2018 09:00 EST | Actualisé 07/02/2018 10:17 EST

Recherche en santé mondiale: faire échec à la relève

Le Canada est un acteur important dans le financement de la santé mondiale, notamment en ce qui a trait aux projets de développement.

matt_benoit via Getty Images

Ce billet du blogue Un seul monde, une initiative de l'AQOCI et du CIRDIS, a été écrit par Valéry Ridde, directeur de recherche à l'Institut de recherche en développement (IRD) et chercheur au Centre populaire et développement (CEPED), qui a récemment quitté son poste de professeur agrégé à l'École de santé publique de l'Université de Montréal. Le texte qu'il soumet ci-dessous porte sur la structure du financement de la recherche en santé mondiale, et les conséquences de cette dernière sur la relève.

Le Canada est un acteur important dans le financement de la santé mondiale, notamment en ce qui a trait aux projets de développement. En 2015, l'aide canadienne dans le domaine de la santé représente environ 860 millions $US ; elle n'était que de 110 millions $US en 1990. Dans un contexte où l'on exige des politiques publiques d'être davantage fondées sur des données scientifiques, la recherche a évidemment un rôle prépondérant à jouer dans la définition du contenu et la mise en œuvre de ces interventions, financées par le Canada pour soutenir les pays les plus pauvres de la planète.

Depuis plusieurs années, les universités et les centres de recherche au Canada ont formé de très nombreux et nombreuses étudiant.e.s et jeunes chercheur.e.s réalisant leurs travaux dans les pays à faible et moyen revenus (PFMR). Nombre d'universités canadiennes, francophones comme anglophones, proposent maintenant des formations en santé mondiale. Si beaucoup d'étudiant.e.s étranger.ère.s viennent les suivre, les jeunes canadien.ne.s sont aussi avides d'agir dans ce domaine et de contribuer à la résolution des problèmes de santé dans les PFMR.

Décroissance du financement pour la relève

Les étudiant.e.s du domaine de la santé publique en général ont subi ces dernières années des restrictions budgétaires majeures pour décrocher des bourses. Le taux de succès n'est que de 11% aux IRSC et la suite de la carrière de ces rares chanceux devient bien moins réjouissante, et ce, malgré leur excellence.

D'un côté, le Centre de recherches pour le développement international (CRDI), dont le mandat est d'appuyer « des travaux de recherche dans les pays en voie de développement », a décidé à la fin des années 2000, sans concertation avec le milieu de la recherche à notre connaissance, de ne plus permettre aux jeunes chercheur.e.s canadien.ne.s d'obtenir une subvention à titre de chercheur.e principal.e.

Le CRDI continue d'octroyer quelques bourses de terrain pour les doctorant.e.s canadien.ne.s (ou immigrant.e.s reçu.e.s), mais plus rien n'est possible pour les chercheur.e.s en début de carrière une fois leur doctorat en poche. Ils et elles ne peuvent qu'être cochercheur.e.s d'une subvention détenue par un.e chercheur.e d'un PFMR. Si le fait que l'argent des contribuables canadien.ne.s serve à financer les travaux dirigés par des chercheur.e.s des PFMR est à saluer pour le principe, cette politique a des effets déplorables pour les jeunes chercheur.e.s canadien.ne.s et les résident.e.s permanent.e.s des institutions canadiennes.

Revoir les priorités

D'un autre côté, on pourrait nous répondre que les IRSC ont justement le rôle de prendre la relève et de financer les chercheur.e.s des institutions canadiennes. Ce n'est évidemment pas aussi simple que cela. La santé urbaine, l'usage de drogues et l'intelligence artificielle occupant maintenant le premier plan, la santé mondiale n'est plus une priorité aux IRSC depuis bien longtemps, et l'Initiative de recherche en santé mondiale de 2001 est disparue depuis plusieurs années. Certes, des avancées importantes ont été faites ces dernières années, en évitant par exemple aux chercheur.e.s de devoir constamment prouver que leurs recherches dans les PFMR aient des retombées pour la santé des Canadien.ne.s. Il n'existe toutefois plus de financement spécifique pour la santé mondiale.

Ainsi, en l'absence de priorité aux IRSC, les fonds du CRDI étaient utiles pour démarrer une carrière sur des sujets que les comités de sélection des IRSC trouvaient trop loin des besoins des Canadien.ne.s. Ils permettaient aussi de mettre en oeuvre des approches de recherche moins classiques, mais essentielles dans le contexte d'un partenariat avec les chercheur.e.s des PFMR (recherche action, approche participative, recherche interventionnelle, renforcement des capacités, etc.).

Ouvrir le débat

Il nous faut ouvrir le débat en faveur de la nouvelle génération de chercheur.e.s en santé mondiale, afin que l'on ne se retrouve pas avec des centaines d'expert.e.s canadien.ne.s disposant d'un Ph.D. en santé mondiale incapables de trouver un poste dans une institution de recherche. Certes, le monde académique n'est pas le seul débouché, mais il doit continuer d'en être un pour ceux qui le veulent. De plus, leur engagement, leurs recherches et leurs expertises seront utiles pour améliorer les programmes de santé que le Canada finance, et financera encore longtemps, dans les PFMR.

Ainsi, je pense qu'il est essentiel que le Canada, en parallèle de la poursuite et du renforcement nécessaire de son investissement dans l'aide au développement dans le domaine de la santé, puisse aussi assurer la pérennité de la carrière des jeunes chercheur.e.s des institutions canadiennes. Pour ce faire, il me semble que les recommandations suivantes, destinées aux organismes subventionnaires de la recherche, pourraient permettre de lancer un débat afin d'atteindre cet objectif :

  • Permettre aux postdoctorant.e.s et jeunes chercheur.e.s des institutions de recherche canadiennes de participer aux concours organisés par le CRDI, les IRSC et le FRQS en tant que chercheur.e.s principaux
  • Au niveau fédéral, se doter d'une politique qui valorise la spécificité de la contribution des chercheur.e.s canadien.ne.s en santé mondiale afin de consolider sur la scène internationale la réputation du Canada dans ce domaine
  • Augmenter le nombre de bourses en santé mondiale octroyées par les organismes subventionnaires pour les doctorant.e.s et postdoctorant.e.s
  • Rendre le processus d'octroi des subventions du CRDI plus transparent et s'assurer qu'il respecte les critères d'excellence scientifique internationalement reconnus
  • Autoriser les dépenses à l'étranger dans le cadre de recherches en santé mondiale pour les organismes de financement qui ne le permettent pas
  • Lancer, à l'initiative des organismes subventionnaires de la recherche, un programme de Chaire de recherche en santé mondiale pour les chercheur.e.s en début de carrière

Le CRDI, par l'entremise de son président Jean Lebel, a écrit une réponse à l'article de Valéry Ridde ci-présent. Pour la lire, cliquer ici: Le Centre de recherches pour le développement international accorde une grande importance à l'avenir des jeunes chercheurs.

Ce texte est une version abrégée et modifiée de l'article original.

N'hésitez pas à contacter Ève Claudel Valade, coordonnatrice du blogue Un seul monde, pour en savoir davantage sur le blogue ou connaître le processus de soumission d'articles. Les articles publiés ne reflètent pas nécessairement les points de vue de l'AQOCI, du CIRDIS ainsi que de leurs membres et partenaires respectifs.

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