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04/04/2016 09:56 EDT | Actualisé 05/04/2017 05:12 EDT

Qui financera les objectifs de développement durable et qui en profitera?

Les objectifs de développement durable reposent toujours sur le modèle néolibéral et sur le faux postulat selon lequel la croissance économique et le libre-marché mèneront nécessairement à l'élimination de la pauvreté.

Ce billet du blogue Un seul monde, une initiative de l'AQOCI et du CIRDIS, a été écrit par Charles Saliba-Couture, fondateur et coordonnateur du blogue et chargé de projets au Centre interdisciplinaire de recherche en développement international et société (CIRDIS). Le CIRDIS et l'AQOCI organisent au nom du blogue Un seul monde un événement intitulé « Le financement du développement et les objectifs de développement durable : quel modèle, pour qui, et par qui? » le lundi 18 avril de 18h à 20h à l'UQAM. L'inscription est gratuite et obligatoire.

Le 25 septembre dernier, les États membres de l'ONU, dont le Canada, ont adopté les objectifs de développement durable (ODD), soit le nouveau programme mondial de développement qui fait suite aux objectifs du millénaire pour le développement (2000-2015). Le programme est ambitieux : 17 objectifs et 169 cibles pour éradiquer la pauvreté et la faim, lutter contre les inégalités et faire face au changement climatique d'ici 2030.

Les coûts pour atteindre ces nouveaux objectifs mondiaux sont colossaux : 2 à 3 trillions (milliers de milliards) de dollars annuellement, dont 60 milliards pour l'éradication de la pauvreté. Qui financera les objectifs de développement durable et qui en profitera?

Des objectifs du millénaire aux objectifs de développement durable

Les défenseurs des ODD affirment que, contrairement aux objectifs du millénaire, les objectifs de développement durable sont en principe universels et s'appliquent à tous les pays, plutôt que seulement aux pays du sud ; qu'ils sont plus ambitieux, non seulement par le nombre, mais aussi par leur portée ; qu'ils sont plus inclusifs, au niveau des populations ciblées et sur le plan décisionnel ; et qu'ils reposent sur une conception plus complexe du développement.

Toutefois, en y regardant de plus près, on est en droit de se questionner à savoir si les ODD sont si différents des objectifs du millénaire : le modèle de développement a-t-il été revu? Est-il réellement transformateur et émancipateur pour les pays du sud? A-t-on fait un bilan critique de l'héritage des réformes proposées par les institutions de financement multilatérales aux pays pauvres et endettés depuis les 30 dernières années? Les populations locales seront-elles les architectes des solutions et stratégies proposées?

Les nouveaux objectifs mondiaux, fort critiqués et critiquables

Bien que certaines leçons aient été tirées, les nouveaux objectifs mondiaux sont loin de faire consensus. La critique la plus commune concerne le trop grand nombre d'objectifs et leur caractère trop ambitieux, vague et idéaliste, allant parfois jusqu'à contester leur utilité.

D'autres critiquent le modèle et les postulats sur lesquels ils reposent. Selon Jason Hickel, de la London School of Economics, les ODD reposent toujours sur le modèle néolibéral et sur le faux postulat selon lequel la croissance économique et le libre-marché mèneront nécessairement à l'élimination de la pauvreté. L'hypothèse selon laquelle ce même modèle économique serait la principale cause - plutôt que la solution - de la pauvreté, des inégalités et des changements climatiques est donc écartée dès le départ. «Les objectifs de développement durable visent à sauver le monde sans le transformer», affirme-t-il.

Pierre Jacquemot, de l'Institut d'études politiques de Paris, abonde dans le même sens : «Les ODD sont politiquement compatibles avec une mondialisation inégalitaire, sous réserve d'en corriger certains excès et certaines déviances».

Le financement du développement : quel modèle, pour qui et par qui?

Pour plusieurs, le défi sera la mise en œuvre de ces 17 objectifs mondiaux, notamment la question du financement.

En juillet 2015, un programme d'action a été adopté suite à la troisième Conférence internationale sur le financement du développement à Addis-Abeba, en Éthiopie. L'objectif était de trouver les fonds nécessaires pour atteindre les ODD, mais pour plusieurs centaines d'organisations de la société civile, il s'agit d'une opportunité manquée de repenser notre système économique et financier mondial de manière à le rendre plus juste.

Le système fiscal demeure aux mains des plus riches et aucune réforme des régimes financiers n'a été entamée. Alors que les pays du sud perdent plus d'un trillion de dollars par année en flux illicites de capitaux et 170 milliards par année dans les paradis fiscaux, les États autour de la table de négociation ont refusé de répondre à la principale demande des pays du sud, soit la mise sur pied d'un organisme international de lutte contre la fraude et l'évasion fiscale.

La dette des pays pauvres n'a par ailleurs pas été annulée ou allégée. Autant de ressources qui auraient pu servir à financer le développement.

Quant à l'aide publique au développement, aucun nouvel engagement n'a été pris en vue d'augmenter le financement existant. Encore aujourd'hui, la majorité des pays de l'OCDE, dont le Canada, sont loin de la cible reconnue internationalement de 0,7 % du revenu national brut, à l'exception des pays scandinaves, des Pays-Bas et du Royaume-Uni.

L'accent est plutôt mis sur le rôle prédominant du secteur privé dans le financement (et comme moteur) du développement, dont les compagnies minières, au détriment du rôle développemental de l'État.

En l'absence de normes internationales contraignantes en termes de reddition de comptes, de respect des droits de la personne et de protection de l'environnement, le recours à l'investissement privé risque fort de compromettre le développement durable.

Mais pourquoi cette obsession pour le financement externe du développement? Plusieurs intervenants insistent plutôt sur la mobilisation des ressources nationales dans le financement du développement et sur l'importance de l'appropriation locale des stratégies afin d'éviter un modèle qui émane des bailleurs et ainsi réduire leur dépendance de l'aide internationale.

La question n'est donc peut-être pas tant de savoir qui financera le développement, mais plutôt quel modèle de financement et de développement sera préconisé et qui en profitera.

Face à l'absence de remise en question du modèle économique actuel et des causes structurelles des inégalités, il semble que les gagnants soient encore une fois certains pays du nord, qui contrôlent le processus des ODD en ayant recours entre autres aux pressions politiques, le 1 % des plus riches de la planète, pour qui l'éradication réelle de la pauvreté pourrait mettre en péril leurs intérêts, et les compagnies transnationales qui perçoivent les objectifs de développement durable comme «une occasion d'affaires».

Et quel rôle pour le Canada?

Bien que le gouvernement canadien n'ait actuellement pas de plan précis en vue de mettre en œuvre les objectifs de développement durable, cela fait partie du mandat officiel de la ministre du Développement international.

Si le Canada souhaite réellement contribuer à un développement plus juste et durable, ici-même et ailleurs dans le monde, il devra entre autres s'attaquer à la pauvreté qui touche plus de 4,8 millions de Canadiens et Canadiennes, avec une attention particulière aux communautés autochtones, et repenser son modèle de coopération internationale historiquement axé sur ses intérêts commerciaux, les investissements et le secteur privé. Les objectifs de développement durable sont-ils vraiment le meilleur outil pour ce faire?

Si ces questions vous intéressent, inscrivez-vous à l'événement du blogue Un seul monde, le lundi 18 avril à l'UQAM!

N'hésitez pas à contacter Charles Saliba-Couture, fondateur et coordonnateur du blogue Un seul monde, pour en savoir davantage sur le blogue ou connaître le processus de soumission d'articles. Les articles publiés ne reflètent pas nécessairement les points de vue de l'AQOCI, du CIRDIS ainsi que de leurs membres et partenaires respectifs.

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