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07/06/2015 08:31 EDT | Actualisé 07/06/2016 05:12 EDT

À la source de l'engagement solidaire: l'indignation

Dans cette vague d'individualisme dans laquelle nous nous faisons emporter, être solidaire devient réellement un mouvement de résistance.

Ce billet du blogue Un seul monde a été rédigé par Jeanne Ricard, chargée de projet au Projet Accompagnement Québec-Guatemala pour la tournée Visages de résistance et étudiante en droit international à l'UQÀM.

Au Projet Accompagnement Québec-Guatemala (PAQG), il y a plus d'un an, une idée est née d'un retour aux prémisses de notre travail. En tant qu'organisme de solidarité internationale, à la base de nos actions, il y a une simple solidarité. Quelle est-elle? Où prend-elle sa source? Comment transmettre aux gens le désir d'être solidaire, non seulement à titre de valeur unanimement saluée - personne n'est contre la vertu - mais également en tant que lien entre les êtres humains qui devrait articuler nos relations collectives et individuelles? Comment vaincre l'indifférence? Comment ébranler le sentiment d'impuissance qui immobilise tant de gens?

Gros mandat, on vous l'accorde.

Pour comprendre pourquoi s'engager au Guatemala, il faut d'abord savoir pourquoi s'engager. Les violations des droits humains ne sont pas une réalité exclusive au Guatemala, ni même au «Sud global», ces pays considérés par les institutions internationales comme étant «en voie de développement» et qui sont normalement ciblés par les projets de solidarité internationale. Il s'agit plutôt d'un phénomène généralisé dont la majorité des manifestations concrètes est attribuable au modèle économique actuel. Ces violations des droits exigent toujours une réponse de la part des citoyens. C'est pourquoi des défenseurs des droits humains et de l'environnement mobilisent leurs forces, créent la résistance et formulent des alternatives justes, fondées sur la solidarité humaine.

Quatre portraits de la résistance

Nous aspirions donc à sensibiliser quelques personnes à cette solidarité, non seulement internationale, mais plus générale. Les 1650 jeunes âgés de 15 à 21 ans que nous avons rencontré partout dans la province sont à l'aube de leur vie d'adulte et nous pensions que ces thèmes pourraient allumer en eux une étincelle solidaire.

Pour ce faire, nous avions la meilleure ressource à portée de main: des militants des droits humains guatémaltèques motivés et motivants, qui font preuve de courage quotidiennement dans la poursuite de leur lutte pour la justice, et avec qui nous avons la chance d'être en contact direct.

Ils sont inspirants par leur ténacité face à l'ampleur de la tâche, par leur détermination malgré les obstacles, par la dignité de leurs combats et la force de leurs convictions. Et bien entendu, particulièrement dans le contexte guatémaltèque, par le fait qu'ils et elles se tiennent debout malgré les menaces à leur encontre (attaques, poursuites, assassinats). L'année 2014 au Guatemala a été marquée par un record horripilant de 804 attaques envers les défenseurs des droits humains... Imaginez la ténacité requise pour continuer le travail!

Nous avons donc pris la route, avec ces visages de résistance, quatre Guatémaltèques engagés dans les luttes pour le droit à la justice, le droit à la terre, les droits des femmes et le droit des populations autochtones à l'autodétermination. Depuis le Guatemala, en vidéo et en bande dessinée, les défenseurs s'adressaient aux jeunes d'ici pour leur expliquer pour quoi - et pourquoi - ils se battent si ardemment, et quelle est la source profonde de leur motivation. Nous voulions démontrer l'importance de l'engagement de telles personnes grâce à qui, chaque jour, l'on obtient des acquis et l'on combat des reculs. Cette démonstration de courage devant l'adversité a certainement éveillé les jeunes à l'importance de l'engagement de ces militants.

L'engagement des jeunes comme forme de résistance

À bien y penser, lutter contre l'ignorance et faire l'éducation du public n'est peut-être pas le plus grand défi qui nous attend. Le vrai combat, c'est d'éveiller la capacité des jeunes et moins jeunes de s'indigner et de passer à l'action. C'est le fait de dépasser ce sentiment d'impuissance que peuvent ressentir certaines personnes devant l'ampleur du travail et la multiplicité des injustices.

Cette envie de s'engager doit provenir d'une capacité à s'indigner, non seulement pour ce qui se passe très loin de nous, mais aussi pour ce qui se passe dans notre pays, notre province, notre village. Parce que sur cette planète mondialisée, nos actions locales, tant individuelles que collectives, ont des conséquences internationales. Être solidaire avec les militants des droits humains ne peut donc pas s'arrêter à les accompagner dans leur travail au Guatemala. Nous devons déconstruire cette idée d'une dichotomie nord-sud, où tous nos efforts, en tant qu'organisation de solidarité, sont menés à l'étranger. La mobilisation prend aussi son sens ici, et est indissociable de notre solidarité internationale!

Lorsque nous avons demandé aux jeunes s'il y avait des violations des droits humains au Canada, la réponse a trop souvent été: «sûrement pas». Nous avons donc voulu souligner que les droits des populations autochtones ici étaient souvent bafoués. Plusieurs projets d'exploitation des ressources sur des territoires autochtones n'ont pas reçu le consentement des communautés, et là où la résistance s'est fait entendre, elle s'est parfois butée à une répression brutale. Quand les jeunes non-Autochtones entendent ces récits, ils sont interpellés, mais ne savent pas quoi faire. Selon eux, si les violations des droits des Autochtones persistent après tant d'années, c'est qu'il est impossible de faire autrement.

Quand nous leur posons la question: «est-il possible d'être solidaire localement, avec des luttes près de nous, comme celles des Premières nations?», ils sont souvent déconcertés et incertains. Comme si la capacité d'indignation de ce qui se trouve près de nous nous avait échappée, comme si développer un sentiment humain de compassion pour les gens près de nous était trop banal pour être valorisé.

Pourtant, si l'on perd notre capacité d'indignation et de mobilisation concernant les enjeux locaux, la solidarité internationale perd tout son sens. C'est pourquoi il faut revenir aux questions primaires: pourquoi être solidaire et pourquoi s'engager? Évidemment, pour contrer les injustices, mais aussi et surtout pour ré-humaniser notre monde. Ce sont des défenseurs comme Lolita Chávez qui ont compris tout l'humanisme de cette solidarité. Inspirée, admirable, souriante, elle explique dans sa vidéo aux jeunes du Québec que, dans sa langue, la réciprocité se dit «Ts'qat». Ce qui signifie «je suis toi, et tu es moi». Et c'est ce lien humain qui doit rester à la base de tout engagement ici comme ailleurs. Car, dans cette vague d'individualisme dans laquelle nous nous faisons emporter, être solidaire devient réellement un mouvement de résistance.

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