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26/10/2015 10:46 EDT | Actualisé 26/10/2016 05:12 EDT

Gouvernement Trudeau: vers de nouvelles pratiques en développement international?

La question n'est pas simple tant la plateforme du Parti libéral est mince en matière d'aide au développement.

Ce billet du blogue Un seul monde, une initiative de l'AQOCI et du CIRDIS, a été écrit par Gabriel C. Goyette, étudiant au doctorat en science politique à l'Université de Montréal.

Les praticiens de l'aide, tout comme ses observateurs au Canada, n'ont pas manqué de souligner à grands traits les transformations que les politiques, pratiques et structures ont subies depuis une décennie sous le leadership du gouvernement Harper. Que peut-on espérer de l'élection d'un gouvernement Trudeau majoritaire en la matière?

Disons-le d'entrée de jeu, la question n'est pas simple tant la plateforme du Parti libéral est mince en matière d'aide au développement et étant donné le peu d'espace occupé par cet enjeu dans la campagne, y compris lors du débat sur la politique étrangère. Pourtant, parce qu'elle affecte en définitive peu la population canadienne directement et en raison de l'ampleur des réformes conservatrices, il s'agit d'une politique sur laquelle il est aisé pour le gouvernement Trudeau de se distinguer de son prédécesseur rapidement et de manière importante. De même, l'histoire de l'aide canadienne nous enseigne qu'il s'agit d'un secteur fortement marqué par les préférences et personnalités des personnes en charge.

Des engagements porteurs de changement?

Une première façon de marquer la rupture serait de s'éloigner de la tendance à politiser l'aide qu'avaient les conservateurs et qui était particulièrement apparente dans les décisions d'allocation d'aide humanitaire. C'est essentiellement ce que proposent de faire les libéraux quand ils s'engagent dans leur plateforme à conserver l'initiative en faveur de la santé maternelle mise en place par les conservateurs, mais en révisant la programmation pour permettre d'offrir la gamme complète des soins reproductifs, ce qui inclut l'avortement.

De même, il est grand temps pour l'État canadien d'arrêter de traiter la société civile canadienne comme des ennemis et de reconnaître qu'en raison de leur expertise en matière de coopération pour le développement, les ONG sont des partenaires clefs pour l'élaboration, la mise en œuvre et l'évaluation des pratiques et politiques.

À ce chapitre, deux éléments nous permettent d'espérer. D'abord, la plateforme libérale mentionne explicitement la volonté de consultation des organisations de développement international pour l'établissement des priorités. Mais surtout, le style de leadership plus inclusif que semble adopter M. Trudeau est radicalement différent de celui auquel nous avait habitué M. Harper, marqué par la méfiance, un esprit revanchard et dogmatique. Ce changement d'attitude doit cependant avoir des impacts tangibles, comme par exemple, la fin du harcèlement des ONG canadiennes par l'Agence de revenu du Canada.

Enfin, sans aller aussi loin que le NPD qui avait promis d'atteindre la cible de 0,7% du PIB en aide internationale (le Canada est actuellement en deçà de 0,25%), le Parti libéral s'est engagé lors de la campagne à renverser la tendance au déclin de l'aide et à mettre fin à la pratique du sous-décaissement qui s'est systématisée dans les dernières années au Canada. C'est là un engagement positif et significatif, quoiqu'imprécis.

Cependant, et comme je l'ai déjà soutenu dans un autre article paru dans le blogue Un seul monde, l'important en matière d'aide internationale n'est souvent pas tant le volume (en définitive relativement marginal par rapport aux flux commerciaux et d'investissements) que la qualité.

Quelques dossiers à surveiller dans les prochains mois

Le Canada se dotera-t-il à nouveau d'une politique de coopération internationale? Tel que décrit dans l'ouvrage collectif Rethinking Canadian Aid (voir chapitre 15), l'ensemble des réformes réalisées par le gouvernement précédent, pourtant nombreuses et profondes, ont été opérées en l'absence d'une politique d'aide permettant d'en assurer la cohérence et apte à garantir l'adéquation entre les moyens employés et objectifs poursuivis.

La littérature contemporaine sur l'aide canadienne suggère qu'une telle absence pose non seulement problème au plan démocratique et de la transparence, mais est aussi susceptible de miner de manière importante l'efficacité de l'aide canadienne. Si le nouveau gouvernement canadien devait décider d'adopter une telle politique, il sera intéressant de voir la place réservée à la promotion des intérêts domestiques du Canada et à l'appropriation locale. Nous porterons également une attention particulière à l'articulation de cette politique avec les autres aspects de l'action internationale du Canada (diplomatie, défense et commerce international) pour évaluer la cohérence de ces politiques.

Qu'adviendra-t-il des projets pilotes en matière de responsabilité sociale des entreprises (RSE) dans le secteur extractif? Ces projets qui allient ONG, entreprises et l'État canadien font partie de la réponse du gouvernement aux défis posés par l'exploitation minière par des entreprises canadiennes dans les pays du Sud. Pourtant, ces projets sont minés par de nombreux défauts, notamment en termes du rôle dévolu à chacun des acteurs, du choix des interventions et de la vision désuète de la RSE sur laquelle ils reposent. Bien qu'inadéquats, ces projets s'attaquent néanmoins à un problème bien réel et constituent une forme nouvelle de collaboration tripartite qui pourrait s'avérer féconde si elle s'effectuait en respectant les acteurs et leur expertise dans un contexte plus serein.

Alors que la tendance sous le gouvernement Harper était à la confessionnalisation de l'aide canadienne et à une reconfiguration de la répartition géographique de l'aide en faveur des ONG provenant des provinces de l'Ouest et des pays en développement considérés comme marchés prioritaires, qu'en sera-t-il sous le nouveau leadership?

À ces questions spécifiques à l'aide au développement s'ajoutent des questions plus larges qui pourront influencer l'action du nouveau gouvernement. Que voudra dire le retour du multilatéralisme dans la politique étrangère du Canada promis par M. Trudeau sur l'aide canadienne? Alors que l'idéologie prenait souvent le dessus sur la science et les faits dans le développement des politiques chez les Conservateurs, qu'en sera-t-il du nouveau gouvernement?

Les prochains mois seront, à n'en pas douter, forts intéressants à observer alors que le secteur de l'aide espère tourner le dos à une décennie particulièrement ardue.

Quelles seront les priorités du nouveau gouvernement? Quels facteurs détermineront ses décisions en matière d'aide internationale, des facteurs domestiques ou plutôt les besoins des populations du Sud? M. Trudeau aura-t-il la tentation de jouer dans les structures pour remettre en place l'Agence canadienne de développement international (ACDI) fondée en 1968 alors que Trudeau père était au pouvoir?

Il est actuellement trop tôt pour savoir de quoi sera faite la politique d'aide internationale du nouveau gouvernement. Les premiers indices nous viendront cependant très rapidement. Au moment de la formation du cabinet, le portefeuille de l'aide sera-t-il un prix de consolation comme il l'a trop souvent été par le passé? Le gouvernement bougera-t-il rapidement dans le dossier des réfugiés syriens?

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