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02/05/2016 10:55 EDT | Actualisé 03/05/2017 05:12 EDT

Entreprises canadiennes dans le Gobi: le boom minier en Mongolie inquiète

La Mongolie se partage le tiers des actions de la mine Oyu Tolgoi, au cœur du désert, avec une société canadienne dont la majorité des parts est détenue par Rio Tinto.

Ce billet du blogue Un seul monde, une initiative de l'AQOCI et du CIRDIS, a été écrit par Pascale Hatcher, professeure agrégée à la Faculté des relations internationales de l'Université Ritsumeikan au Japon, et membre du CIRDIS. Ses recherches actuelles portent sur l'économie politique de la gouvernance minière en Asie, notamment sur le rôle joué par le Groupe de la Banque mondiale dans la promotion de nouveaux cadres miniers. Parmi ses récentes publications figure Regimes of Risk: The World Bank and the Transformation of Mining in Asia (Palgrave, 2014).

La Mongolie reste méconnue en Occident. Toutefois, ici comme ailleurs, où les matières premières abondent, les entreprises canadiennes gravitent.

Au cœur du désert de Gobi, à plus de 550 km au sud de la capitale, deux des plus grandes mines au monde sont présentement en construction : Tavan Tolgoi, qui promet de devenir la plus grande mine de charbon au monde, et Oyu Tolgoi (OT), qui devrait devenir la troisième plus grande mine de cuivre et d'or.

Le gouvernement de la Mongolie se partage le tiers des actions d'OT avec la société canadienne Turquoise Hill Resources, bien que la majorité des parts de cette dernière soient détenues par le géant Rio Tinto.

Si à la mi-2012, 6,4 milliards de dollars US avaient déjà été investis dans la mine, un consortium d'investisseurs, incluant le Groupe de la Banque mondiale et Exportation et développement Canada, annonçait en décembre dernier le financement de 4,4 milliards de dollars US supplémentaires pour appuyer la seconde phase - la phase souterraine - de la mine.

L'explosion de l'activité minière a projeté l'économie de la Mongolie vers un essor économique inégalé, augmentant de plus de 17,5 pour cent en 2011, soit à cette date la plus forte croissance économique au monde. Il est estimé que lorsque OT aura atteint sa production maximale en 2019, la mine pourrait fournir 55 pour cent des recettes fiscales totales du pays (la mine n'a commencé à exporter qu'en juillet 2013).

Camion transportant du charbon de Tavan Tolgoi, désert de Gobi, juillet 2015. © Pascale Hatcher et Suzie Boulanger.

Pour ce pays d'à peine trois millions de personnes, ce qui en fait d'ailleurs le pays le moins densément peuplé au monde, ces gains économiques aussi soudains qu'importants nourrissent aujourd'hui l'imaginaire collectif, et font notamment l'objet de nombreuses promesses électorales. Cependant, et comme c'est le cas dans un grand nombre de pays riches en ressources naturelles, les promesses associées à une économie fondée sur le secteur minier restent souvent illusoires.

Si l'activité minière entourant les «collines turquoise» (Oyu Tolgoi, en mongolien) avait déjà lieu à l'époque de Gengis Khan, c'est une compagnie enregistrée au Canada (Ivanhoe Mines) qui a officiellement découvert le gisement en 2001. Il est significatif de noter que Robert Friedland, le PDG de la compagnie à l'époque, proclamait en 2005 :

«[...] les gens près d'un projet minier sont un vrai cauchemar. [...] Et la bonne chose avec ceci [OT], c'est qu'il n'y a personne autour [...] il n'y a pas d'ONG [...]. Vous avez beaucoup de place pour larguer des déchets sans déranger la population.» (Notre traduction)

Outre le manque flagrant de doigté de M. Friedland, il est vrai que la Mongolie, surtout son désert, nourrit le mythe de la «dernière frontière» ; ce lieu où les richesses abondent et ne demandent qu'à être saisies par des aventuriers intrépides.

Toutefois, et M. Friedland se l'est rapidement fait rappeler, la région du Gobi est habitée, et ce, depuis la nuit des temps, par les populations nomades qui dépendent de ses larges étendues pour nourrir leurs troupeaux de moutons, de chèvres et de chameaux.

Bien qu'en déclin, plus de 30 pour cent de la population se définit comme nomade, et la moitié de tous les ménages du pays dépend de l'élevage pour sa survie. Ainsi, il n'est guère surprenant qu'en Mongolie, la riche culture nomade et animiste se démarque par l'importance considérable qu'elle accorde à la protection de l'environnement.

Et le boom minier du Gobi inquiète.

Même si la Loi sur les mines et l'accord d'investissement d'OT comportent des dispositions socio-environnementales basées sur les plus hauts standards de l'industrie, il n'en demeure pas moins que l'expansion effrénée des activités minières soulève d'importantes questions.

En plus de Tavan Tolgoi qui, rappelons-le, devrait devenir la plus grande mine de charbon au monde, au moins neuf autres mines se situent dans un rayon de 500 km d'OT. La question environnementale est donc amplifiée à la fois par le nombre de projets qui se multiplient dans le Gobi et par leur envergure.

Mais c'est la question de l'eau qui reste tout particulièrement délicate. Avec une durée de vie estimée à 60 ans, OT prévoit avaler 920 litres d'eau par seconde. La compagnie promet d'extraire et de traiter de l'eau saline d'un aquifère fossile, ce qui devrait, en théorie, laisser les sources et les puits d'eau souterraine intacts, mais des incertitudes persistent et, au niveau local, on semble douter à la fois des promesses de la compagnie et de la capacité du gouvernement à assurer la surveillance des opérations et faire respecter la loi.

Dans son propre résumé de l'étude d'impact social et environnemental, la Société financière internationale de la Banque mondiale, un des investisseurs d'OT, admet qu'elle n'a pas été en mesure de confirmer comment OT a pu parvenir à ce qu'elle qualifie de «vaste soutien communautaire». Le gouvernement américain refusait quant à lui de se joindre au financement collectif de la mine, notamment en raison d'inquiétudes environnementales.

Il faut ajouter aux enjeux environnementaux la question de la dépense de la rente minière. Si le boom minier a de prime abord permis de s'attaquer à la pauvreté, presque un tiers de la population du pays vit toujours sous le seuil de la pauvreté - une proportion qui atteint presque 50 pour cent dans les zones rurales.

Les tentations de corruption et de détournement de fonds à des fins électorales restent difficiles à surmonter. Il est d'ailleurs estimé que les deux tiers du budget provenant du Fonds pour le développement humain, lequel a été créé en 2008 pour lier les revenus miniers aux dépenses sociales, ont plutôt été dépensés pour obtenir des suffrages au moyen de ces paiements mensuels à la population. Bien que les principaux partis politiques s'entendent aujourd'hui pour ne plus faire de telles promesses en période électorale, les revenus du secteur minier continuent toujours d'alimenter les discours électoraux.

L'expansion effrénée de l'activité minière nourrit aujourd'hui le mécontentement populaire. Le gouvernement de la Mongolie se doit de faire un choix quant à la collection et la dépense de la rente minière : continuer avec un modèle néolibéral effréné, ou embrasser un des nombreux modèles alternatifs de développement qui saura mettre l'activité minière au service des générations futures.

N'hésitez pas à contacter Charles Saliba-Couture, fondateur et coordonnateur du blogue Un seul monde, pour en savoir davantage sur le blogue ou connaître le processus de soumission d'articles. Les articles publiés ne reflètent pas nécessairement les points de vue de l'AQOCI, du CIRDIS ainsi que de leurs membres et partenaires respectifs.

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