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21/10/2018 06:00 EDT | Actualisé 21/10/2018 06:00 EDT

«La Ceinture et la Route»: les intentions peu dissimulées de la Chine

Le président Xi Jinping vise la mise en place d'un nouvel ordre économique mondial. Sans mécanisme de reddition de compte, le néocolonialisme chinois risque d'échapper à toute remise en cause.

La puissance douce est un élément central du modèle chinois de développement. Il s'agit d'une forme de pouvoir par laquelle la Chine en vient à déterminer les volontés des autres.
ASSOCIATED PRESS
La puissance douce est un élément central du modèle chinois de développement. Il s'agit d'une forme de pouvoir par laquelle la Chine en vient à déterminer les volontés des autres.

Ce billet du blogue Un seul monde, une initiative de l'AQOCI et du CIRDIS, a été écrit par Ari Abelson, étudiant en anthropologie à l'Université Concordia.

On prévoit que la Chine remplacera les États-Unis comme première puissance économique mondiale au cours des dix prochaines années, résultat d'un plan de croissance économique très organisé sous le gouvernement du président Xi Jinping. Forte de cette immense puissance économique, la Chine a porté ses priorités sur le plan international par le biais de la coopération et d'une stratégie d'investissement dans les infrastructures. Le président Xi et ses partisans soutiennent que cette nouvelle priorité émane d'une volonté altruiste de construire une prospérité globale. Cependant, les faits témoignent d'une autre réalité.

L'investissement chinois entre 1991 et 2010 n'a pas contribué à la croissance économique en Afrique. Par contre, il a permis l'attribution d'importants contrats aux firmes d'infrastructures chinoises dans les pays du Sud. Cette claire priorisation des intérêts chinois soulève de nombreuses inquiétudes quant au plus récent plan de développement international du président Xi.

En 2013, ce dernier a dévoilé la plus ambitieuse stratégie de développement des infrastructures internationales de l'histoire du pays, surnommée «La Ceinture et la Route». En 2017, 68 pays se sont engagés à soutenir cette initiative. La Ceinture et la Route comprend deux volets: la version terrestre d'une nouvelle route de la soie économique, ainsi qu'une version maritime basée sur un réseau portuaire, soit la route de la soie maritime. Conjointement, ces deux projets d'infrastructure traverseront 64 pays d'Asie, d'Afrique de l'Est, et d'Europe de l'Est.

La Chine aurait dépensé au total 250 milliards de dollars américains sur le projet, auxquels s'ajoutera un autre trillion de dollars dans les dix prochaines années.

L'objectif du président Xi à travers la Ceinture et la Route est de réaliser son ambition de faire de la Chine un leader économique mondial en s'assurant d'un accès aux ressources naturelles vitales dans les pays regroupés par le projet. Bien que le président Xi ait souligné que la Ceinture et la Route ne contient aucun agenda politique et que le projet sera avantageux pour tout le monde dans une perspective idéologique néolibérale basée sur le libre marché, plusieurs États, dont les États-Unis et l'Inde, soutiennent au contraire que la Ceinture et la Route constitue un mécanisme néocolonial utilisé pour accroître l'influence sociale, politique et économique chinoise à l'échelle globale.

Plusieurs citent des tactiques coercitives, par exemple la diplomatie du piège de la dette, comme outils principaux du succès chinois dans la mise sous influence de pays qui acceptent ces offres. Accompagné d'une présence militaire chinoise accrue dans le bassin Indo-Pacifique, il devient difficile de soutenir l'argument selon lequel la Chine n'a d'autre intérêt politique que la prospérité économique globale dans cet ambitieux projet.

Ainsi, comment peut-on mieux comprendre la Ceinture et la Route et sa signification pour l'avenir des échanges commerciaux et les rapports de pouvoir à l'échelle mondiale?

La puissance douce: le néocolonialisme et la diplomatie du piège de la dette

L'appropriation de l'infrastructure stratégique internationale par la Chine est une préoccupation croissante autour de la Ceinture et la Route.

La puissance douce est un élément central du modèle chinois de développement. Il s'agit d'une forme de pouvoir par laquelle la Chine en vient à déterminer les volontés des autres.

Le professeur en science politique Osman Antwi-Boateng, de l'université des Émirats arabes unis, explique qu'à travers la coopération et l'établissement de relations économiques avec les pays impliqués dans la Ceinture et la Route, la Chine arrive à «convaincre» ces États de s'aligner sur ses propres intérêts et sa perspective économique. Les pays qui ne sont pas en mesure de rembourser leur dette accumulée envers la Chine se voient offrir de repayer cette dette à travers la Ceinture et la Route et en offrant des ports et des routes stratégiques à la Chine en guise de remboursement.

Cette approche, soit la diplomatie du piège de la dette, a été maintes fois observée en lien avec la stratégie de développement chinoise. Par exemple, au Sri Lanka, le conflit national a déstabilisé le pays depuis 1983. La Chine a consenti à d'énormes prêts au pays, qui se trouve dans l'impossibilité de les rembourser. À la suite du conflit, le Sri Lanka a été pris au piège par sa dette envers la Chine, qui a assumé le contrôle d'un port de commerce stratégique en guise de remboursement. Cette opération a été interprétée comme une menace par l'Inde, qui voyait la Chine installer un réseau de ports stratégiques aux abords de ses frontières.

La Chine a également développé son influence de façon agressive, sapant ainsi le pouvoir régional de l'Inde, grâce au Corridor économique Chine-Pakistan, une initiative de développement d'infrastructures au Pakistan au coût de 51,5 milliards de dollars américains, de même que par l'accroissement marqué de la présence militaire navale chinoise dans le bassin Indo-Pacifique sous prétexte de garantir la sécurité de la Route de la soie maritime.

En dehors de l'Asie du Sud, l'influence chinoise en territoire africain se développe intensivement.

Djibouti, un pays disposant d'avantages maritimes stratégiques en raison de sa position entre le Golfe d'Aden et la Mer Rouge, a accumulé une dette considérable envers la Chine. Récemment nous avons été témoins d'une remise de dettes partielle quand le gouvernement djiboutois a saisi un des ports du pays, propriété d'une compagnie basée à Dubaï, pour l'offrir à une entreprise chinoise. Cette décision a suscité le mépris de la communauté internationale, notamment des États-Unis qui possèdent une base militaire stratégique à Djibouti. Le Pentagone est allé jusqu'à accuser la Chine de mener une tentative d'expansion de son régime autoritaire dans toute la région.

Une situation similaire s'est produite au Kenya. Ce pays s'est joint récemment à un plan de développement à long terme avec la Banque asiatique d'investissement pour les infrastructures contrôlées par la Chine, afin d'attirer des investissements massifs dans ses infrastructures. Cette démarche permet à la Chine de contrôler l'investissement fait au Kenya, leur laissant l'initiative pour établir les règles pour déterminer les projets et les infrastructures qui seront financés. Bien que le Kenya ait en apparence volontairement accepté le plan de la Banque asiatique, il est fort probable que sa dette en souffrance envers la Chine lui ait laissé peu de choix.

La Chine en Afrique

Osman Antwi-Boatengva même jusqu'à suggérer que la Chine agit comme un nouvel acteur néocolonial en Afrique. À l'instar de la colonisation mise en place par l'Europe aux 19e et 20e siècles, la Chine poursuit un objectif stratégique en Afrique qui, selon les dires du gouvernement chinois, émane d'une volonté purement altruiste.

Dans le cadre de la poursuite de sa croissance économique, la Chine dépend des pays du Sud pour ses approvisionnements de matières premières.

La Chine cherche alors à conserver son pouvoir dans les échanges commerciaux à l'échelle internationale en consolidant son contrôle sur ces lieux, ressources et ports stratégiques. En se positionnant clairement comme un acteur clé du développement international, la Chine commence à influencer la politique étrangère sur la scène mondiale.

Le président Xi Jinping vise donc la mise en place d'un nouvel ordre économique mondial. Il semble que l'initiative de la Ceinture et la Route émane moins d'une volonté altruiste d'améliorer l'efficacité du commerce international que d'une velléité croissante de la Chine en vue de dominer ce commerce.

Alors que l'Europe et le États-Unis font face à des tensions internes qui menacent leur capacité à conserver la stabilité de l'ordre ancien, la Chine cherche à saisir cette occasion pour se poser en acteur économique incontournable à l'échelle mondiale. Bien que les critiques récurrentes de l'influence persistante de l'Occident sur les pays du Sud puissent être justifiées, il convient de souligner que le modèle chinois s'annonce tout aussi sinistre. Sans mécanisme de reddition de compte, le néocolonialisme chinois risque d'échapper à toute remise en cause.

N'hésitez pas à contacter Ève Claudel Valade, coordonnatrice du blogue Un seul monde, pour en savoir davantage sur le blogue ou connaître le processus de soumission d'articles. Les articles publiés ne reflètent pas nécessairement les points de vue de l'AQOCI, du CIRDIS ainsi que de leurs membres et partenaires respectifs.

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