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27/05/2018 08:00 EDT | Actualisé 27/05/2018 08:00 EDT

Politique d'aide internationale féministe et recherche universitaire

Il est clair que cette politique ne va pas remettre en question l'ordre mondial ni le régime politique domestique avec toutes ses tares et insuffisances.

Ève Claudel Valade

Ce billet du blogue Un seul monde, une initiative de l'AQOCI et du CIRDIS, a été écrit par Marie-France Labrecque, anthropologue et professeure émérite à l'Université Laval, impliquée dans certaines recherches interdisciplinaires dans le domaine du développement international particulièrement au Mexique, au Pérou, en Colombie et au Mali. Le billet qu'elle soumet ci-dessous a été écrit dans la foulée de l'événement organisé le 18 avril dernier, qui offrait aux débats la nouvelle Politique d'aide internationale féministe du Canada, mise en place en juin 2017. Pour assister à l'événement en webdiffusion différée, cliquez ici.

Il faut une certaine dose d'humilité pour commenter de façon critique cette nouvelle Politique d'aide internationale féministe lorsque l'on sait qu'elle est le résultat d'une large consultation auprès d'institutions, d'organismes et d'individus, pour la grande majorité, expérimentés en la matière et même progressistes, soit 15 000 personnes dans 65 pays. En général, les milieux progressistes s'entendent pour dire que la nouvelle politique demeure d'abord et avant tout en phase avec le néolibéralisme ambiant – tout comme le reste des politiques canadiennes de toute façon. Il est clair que cette politique ne va pas remettre en question l'ordre mondial ni le régime politique domestique avec toutes ses tares et insuffisances.

Héritage conservateur et extractiviste

Je comprends toutefois qu'après presque une décennie de gouvernement conservateur, rétrograde et anti-femmes, cette politique représente une bouffée d'air frais. De qualifier cette politique de féministe est véritablement audacieux, alors qu'encore aujourd'hui, le terme « féministe » fait peur. Au moins sur le papier, et comme le souligne Match International, cette politique va contribuer à la reconnaissance des femmes comme « véritables partenaires du changement ».

Malgré toutes ses qualités, la nouvelle politique s'inscrit dans un contexte qui donne le goût d'adopter une posture nihiliste. Ainsi, de nombreux paradoxes qui jalonnent l'énoncé de cette politique, j'en signalerai quatre :

  1. le fait pour le Canada de se présenter comme champion du développement à l'étranger, alors qu'il tolère et même encourage les corporations extractivistes et ferme les yeux sur leurs actions auprès des Autochtones au pays et ailleurs;
  2. l'insistance sur le droit pour les femmes et les filles à un accès entier à la justice notamment en cas de violence sexuelle alors que cet accès au Canada même reste limité;
  3. le fossé toujours grandissant entre le budget de la défense et celui du développement et de l'aide humanitaire;
  4. l'incohérence entre la lutte contre les changements climatiques du gouvernement et le développement des hydrocarbures.

En somme, et comme d'autres que moi l'ont souligné : on pourrait parler de la dépolitisation de l'aide internationale, implicite dans l'énoncé de cette politique. Or, l'aide internationale, féministe ou non, d'une façon ou d'une autre, est là pour rester et il importe de continuer à la soumettre aux approches critiques. Une posture plus pragmatique consiste à reconnaître les effets délétères et durables de la colonisation, de l'impérialisme et de la mondialisation néolibérale, effets qui se concrétisent dans le racisme systémique. Il faut continuer à proposer et à raffiner une approche du développement qui soit décoloniale, féministe et diverse, et essayer de creuser la timide fracture qui semble s'amorcer d'avec le paradigme dominant, s'inscrivant dans une perspective réparatrice.

Place de la recherche sociale et féministe

Pour moi, en tant que chercheuse, une façon de changer les paradigmes dominants est d'essayer de promouvoir la place de la recherche sociale, féministe bien entendu. Or je ne distingue pas très bien la place que la nouvelle politique lui accorde. À ce titre justement, je remarque un certain nombre de concepts qui ne sont pas définis ou qui le sont partiellement, et dont la répétition ressemble davantage à un mantra qu'à une proposition de politique. Cette absence de définition laisse de la place à la discussion, mais aussi à toutes sortes de dérives.

Certes, on parle de la recherche dans cette politique, surtout lorsque l'on mentionne l'existence de cet extraordinaire centre qu'est le CRDI. Par contre, la place de la recherche est largement réduite à celle de la collecte de données probantes pour former une base de données ventilée en fonction du genre. Et que dire de la place de la recherche à partir des sciences sociales? Pourtant, c'est de ce contexte que proviennent potentiellement les spécialistes de l'égalité entre les sexes. Or, et tel que le mentionne le CCCI, on sait que les effectifs sur ce plan au sein d'Affaires mondiales Canada ont considérablement décru depuis 2012. L'expression « spécialiste du genre » est peut-être élitiste, mais les approches dans le domaine ne sont pas moins scientifiques que celles qui sont requises en agronomie, élevage, biologie, économie ou sciences de la santé. Si on ne précise pas de quelle façon le féminisme de la nouvelle politique sera véritablement appliqué sur le terrain, on risque de maintenir le statu quo.

Données probantes

À partir de mes participations au cours des deux dernières décennies à titre de spécialiste des sciences sociales et des approches de genre dans le cadre de projets de développement international menés à partir de l'Université Laval (cette dernière agissant à la manière d'une agence d'exécution), j'ai constaté que la place que j'étais en mesure d'occuper était tout à fait limitée. Alors que j'étais responsable de la collecte de ce qu'on appelle dans la nouvelle politique « les données probantes », le temps et les ressources mis à ma disposition pour cette enquête étaient limités. La configuration du contexte socio-culturel plus large en ce qui a trait aux rapports de genre restait en général plutôt nébuleuse.

La plupart du temps, les projets de développement se déroulent dans des milieux qui n'ont été couverts par aucune recherche ou étude, que ce soit sur les rapports sociaux en général ou encore sur les rapports de genre en particulier. En l'absence de connaissances précises en ce domaine, trop de choses sont susceptibles de nous échapper ou encore sont présumées par les personnes qui interviennent, qu'elles soient des pays développés ou qu'il s'agisse de partenaires locaux. De ce fait, les données probantes restent limitées et ponctuelles, et ne peuvent avoir la portée décisive dont elles devraient être chargées. Je pense que la volonté exprimée dans la nouvelle politique au sujet de la collecte des données probantes a pour objectif de remédier à ce genre de situation en les plaçant au centre de la démarche. On ne peut que s'en réjouir.

Par contre, dans cette nouvelle politique, bien que l'on précise le pourquoi de la collecte des données (« pour orienter la prise de décision »), on ne dit pas comment et par qui ces données seront recueillies. C'est plutôt inquiétant lorsque l'on connaît la somme de connaissances sur lesquelles doivent s'appuyer les approches féministes, les perspectives de genre et celles de l'intersectionnalité. Il y a donc toute une série de questions que l'on doit se poser. Je n'en citerai que trois :

  1. Est-ce que la création d'une base de données probantes, mentionnée à quelques reprises dans l'énoncé de la nouvelle politique, constitue un équivalent de la recherche féministe y compris dans ses dimensions participatives?
  2. Si oui, est-ce que l'on reconnaîtra que la somme de connaissances nécessaires pour mener à bien ce genre de recherche est l'équivalent de la formation des autres spécialistes, que ce soit des économistes, agroforestiers, biologistes ou spécialistes de la santé?
  3. Est-ce que l'« entreprise » du développement est prête à mettre les ressources nécessaires à la disposition de ce type de recherche?

Dans la politique, il est énoncé à plus d'un endroit : « S'engager à mettre de l'avant une stratégie féministe en matière d'aide internationale représente un changement important dans notre façon de travailler ». Je suis convaincue que la mise en œuvre de cette stratégie passe par un changement du paradigme du développement qui, jusqu'ici, a laissé peu de place à la recherche féministe sur le terrain. L'avenir dira s'il existe une véritable volonté politique quant au changement préconisé.

N'hésitez pas à contacter Ève Claudel Valade, coordonnatrice du blogue Un seul monde, pour en savoir davantage sur le blogue ou connaître le processus de soumission d'articles. Les articles publiés ne reflètent pas nécessairement les points de vue de l'AQOCI, du CIRDIS ainsi que de leurs membres et partenaires respectifs.

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