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22/02/2016 10:18 EST | Actualisé 22/02/2017 05:12 EST

Pourquoi Uber refuse-t-il le cadre légal québécois?

Uber fait partie d'un phénomène mieux connu sous le nom de néolibéralisme.

«La liberté absolue, c'est le droit du plus fort de dominer.

Elle maintient donc les conflits qui profitent à l'injustice»

-Albert Camus

Depuis son implantation au Québec, la compagnie Uber provoque de vives réactions. Les chauffeurs de taxi accusent notamment Uber de concurrence déloyale et d'opérer dans l'illégalité. En effet, la compagnie d'origine américaine offrirait un service similaire à celui des taxis, mais ses chauffeurs n'ont pas à payer de permis pour offrir leurs services et contourneraient bon nombre de lois auxquelles doivent se soumettre les chauffeurs de taxi traditionnels.

Ne sachant pas vraiment comment gérer ce problème, le gouvernement du Québec a récemment décidé de mettre sur pied une commission parlementaire afin de discuter d'Uber avec son directeur général au Québec, Jean-Nicolas Guillemette ainsi que les acteurs sociaux concernés.

Le 19 février, première journée de cette commission, les échanges sont déjà musclés. M. Guillemette, a en effet affirmé que sa compagnie ne cesserait pas ses activités durant la commission même si le gouvernement affirme que celles-ci sont illégales et qu'une trêve permettrait sans doute une résolution plus rapide du conflit.

Pour certains, Uber n'est qu'une entreprise comme les autres qui offre un nouveau service pour répondre à une demande. Mais cette vision est beaucoup trop simpliste et ne prend pas en compte le contexte dans lequel s'inscrit l'entreprise.

Uber fait partie d'un phénomène mieux connu sous le nom de néolibéralisme. Le néolibéralisme préconise notamment de diminuer le pouvoir des États afin de laisser plus de place au libre marché. Dans notre histoire récente, les principes néolibéraux ont pris différentes formes. Dans les années 1980, le néolibéralisme débute sur le plan politique avec Margaret Thatcher au Royaume-Uni et Ronald Reagan aux États-Unis. La signature, dans les années qui suivirent, de nombreux traités de libre-échange s'inscrit également dans une logique néolibérale.

Bien que le néolibéralisme se retrouve encore au sein de la politique institutionnelle, plusieurs décisions du gouvernement Couillard sont pleinement cohérentes avec cette idéologie, nous assistons aujourd'hui à une nouvelle forme de la mise en application du néolibéralisme. Cette dernière consiste, pour des entreprises privées, à opérer hors du cadre légal ou à la limite de celui-ci. Uber ainsi que le phénomène des paradis fiscaux s'inscrivent dans ces pratiques.

Pierre Lemieux, un digne représentant de l'anarcho-capitalisme [1] au Québec, publiait une lettre ouverte dans Le Devoir intitulée Apologie de la résistance fiscale. Dans cette lettre, Lemieux affirme qu'il est légitime pour une entreprise d'œuvrer hors du cadre légal lorsque l'État est trop gourmand. En agissant au sein d'une économie parallèle, les entreprises font concurrence à l'État. Comme ce dernier est impuissant face à ce type de méthodes, il n'aura d'autre choix que d'offrir des réglementations et des taux d'imposition moins contraignants [2].

Notre objectif ici n'est pas d'accoler l'étiquette d'anarcho-capitaliste à Uber mais plutôt de démontrer dans quelle logique ses actions s'inscrivent. Nous voyons donc que les méthodes adoptées par Uber sont pleinement cohérentes avec ce que propose Pierre Lemieux. Et tout semble indiquer que cela fonctionne.

En effet, pourquoi une entreprise comme Uber, qui opère hors du cadre légal, est-elle invitée à une commission parlementaire plutôt que d'être traduite en justice? Notre hypothèse est que le gouvernement du Québec, malgré tout, souhaite qu'Uber reste au Québec. Uber est une entreprise avec des moyens financiers considérables et il est évident que le gouvernement du Québec voudrait avoir sa part. Mais il sait également que s'il est trop gourmand, l'entreprise se délocalisera là où les règlementations lui sont plus favorables.

Uber peut rester dans l'illégalité, engranger d'importants profits tout en conservant une position favorable dans le rapport de force qu'il entretient avec le gouvernement. Ce dernier est donc soumis au chantage d'une entreprise privée qui a le culot de dire devant 450 000 personnes lors de l'émission Tout le monde en parle, qu'elle ne cessera pas ses activités même si elles sont illégales.

Ce que nous avons souhaité illustrer dans ce texte, c'est le phénomène qui a cours actuellement au Québec et ailleurs dans le monde. Le pouvoir des États tend de plus en plus à s'affaiblir au profit des entreprises privées. Ces derniers n'osent plus imposer les entreprises de peur qu'elles partent et ils vont même jusqu'à payer le gros prix pour tenter de les attirer sur leur territoire.

Pour plusieurs, le néolibéralisme rime avec une augmentation des inégalités, mais le phénomène ne se limite pas à cela. Il implique également d'importants changements dans la manière dont les gouvernements peuvent agir politiquement. Cette transformation entraîne une dépolitisation de la sphère économique. L'État se retire et c'est le marché, la concurrence et les entreprises privées qui viennent occuper l'espace laissé vacant. De telles mutations ne peuvent qu'entraîner un effritement de la démocratie au profit d'un système oligarchique.

Références

[1] L'anarcho-capitalisme peut être compris comme une forme radicalisée des idées néolibérales. Il affirme qu'il serait à la fois possible et souhaitable de privatiser l'ensemble des domaines relevant généralement de la sphère publique (Police, armée, route, etc.).

[2] Pierre Lemieux, Apologie de la résistance fiscale, Le Devoir (Montréal) 15 octobre 1996. P. 8

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