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06/12/2015 09:36 EST | Actualisé 06/12/2016 05:12 EST

Théorie de la banquise, ode à nos petites révolutions

Nous aussi le grand fleuve veut nous entraîner dans son courant, dans l'hyper consommation, dans la guerre en Syrie, dans le refus des migrants et dans la haine de l'autre.

Je vis en ce moment dans le grand nord canadien. Une toute petite ville qui s'appelle Dawson city. Pas de bitume et pas de pont sur le fleuve. Les maisons sont en bois. La nuit, le village entier fume dans le froid.

Confidentiel, je n'avais jamais entendu parler de cet endroit, sauf par ceux qui y avaient déjà fait halte, pour un concert, une étape. La forêt l'étreint et l'isole du monde connu et, seuls ceux qui y ont voyagé, ou ceux qui s'intéressent à l'âge d'or de la ruée, ont déjà pointé du doigt sur la carte ce groupement d'humains établis le long de la Yukon river.

Au début du mois de novembre, j'allais me promener souvent la nuit près de ce fleuve ; l'été, un ferry joint sans discontinuité les deux rives, dans un ballet sans fin. De l'autre côté, sur la rive ouest, il n'y a ni eau ni électricité.

Il y a deux périodes dans l'année où les habitants de west Dawson sont isolés. Au printemps, lors du «break up», la débâcle, et au début de l'hiver, pour le «freeze up». Pendant plusieurs jours, des blocs de glace déferlent et rendent impossible la traversée par bateau ou canoë. Un mois après mon arrivée, la glace cédait. C'est un barouf assourdissant, une montée subite du niveau de l'eau, des grappes sauvages d'icebergs dévalant le courant. Ça casse d'un seul coup et tout le bled prend les paris sur la date et l'heure de l'événement.

Au bord du fleuve

La nuit, donc, en novembre, j'allais au bord du fleuve. Emmitouflé et paré à la chute du mercure, je me postais là et regardais. Dans le ciel, les aurores boréales dansaient comme des dieux échevelés au balcon d'un opéra de givre: ils guettaient le processus, étalés dans le ciel comme un serpent qui ondule.

Ce que j'ai compris peut paraître fort naïf pour l'observateur avisé. Mais je me suis rendu compte que le fleuve ne gelait pas d'un seul tenant. C'est une lutte. Gagnée d'avance, certes, mais un réel combat qui dure des jours, parfois des semaines. Le bord, en effet, se fige assez rapidement, en une grande plaque réfléchissante. Mais passé quelques mètres, il faut bien plus de temps et d'ardeur au froid pour venir à bout des remous.

La première nuit, je veux dire, à l'apparition des premières glaces, c'est l'étonnement. J'enlève ma capuche et tends l'oreille: un chuintement à peine perceptible me dit que ça y est, c'est amorcé. La vue se fait à la nuit, et, en regardant bien, je devine des milliers de petits glaçons qui voyagent. Ils s'entrechoquent les uns contre les autres. Ça fait un bruit de troupeau dans les estives. C'est cristallin, fragile. Chacun y va de sa musique, sa petite note personnelle. Depuis la perspective du rivage c'est l'harmonie, mais je me doute que dans le bouillon ce doit être une cohue, pleine d'avanies et de naufrages, des bousculades, des «chacun pour soi».

Les nuits suivantes, les glaçons grossissent et s'amalgament. Ils créent des liens, tissent des passerelles. Les bords craquent dans le silence nocturne, les fêlures font froid dans le dos. La profondeur du fleuve reste la même, son noir chahut et sa puissance disent tout le danger de s'aventurer sur les prémisses de la banquise.

Plus les jours passent, plus les flotteurs se densifient. Le niveau de l'eau baisse un peu et, les parcelles qui avaient gelé d'abord, sur les rives, se fracturent. Il faut avoir traversé le fleuve en été pour se rendre compte de sa force inouïe. Car, quand en aval les glaçons devenus continents se rentrent dedans et bouchent la sortie, de monstrueuses plaques de glace de vingt centimètres d'épaisseur sortent des flots et empiètent sur la plage, poussées par d'autres, venues de l'amont. Saillantes comme des dorsales d'orques, elles s'érigent parfois à un mètre de haut, parfois en plein milieu du fleuve, à la verticale.

C'est alors une surface meurtrie et tourmentée qui prend place. Encore une nuit sous les moins vingt et le mouvement s'entrave. Tout s'arrête. Et le lendemain, west Dawson est de nouveau accessible. Ça a pris quoi, trois semaines ?

Joindre l'autre rive

Ce à quoi ça m'a fait penser c'est cela: nous aussi nous sommes des petits glaçons autonomes. Nous aussi le grand fleuve veut nous entraîner dans son courant, dans l'hyper consommation, dans la guerre en Syrie, dans le refus des migrants et dans la haine de l'autre. On nous propose de lutter contre le terrorisme comme on le ferait contre une cheminée: en y lançant plus de bûches. On se demande, chaque matin, en écoutant les nouvelles, comment avons-nous pu nous laisser entraîner là. Libéralisme fou, «démocratie» occidentale signant des contrats avec les pires régimes de la planète, intellectualisme people-isé des néo-réactionnaires qui ramènent sans cesse le débat en France à la question du «peut-on débattre», destruction des acquis sociaux et dynamitage en règle du code du travail, grands groupes de médias détenus par des industriels richissimes ayant une certaine latitude quant à la ligne éditoriale... la liste est interminable et cet article ne se propose pas d'en faire le tour.

L'histoire nous traîne dans son sens mais l'on peut coaguler, puisque nous saignons de leur bêtise. On peut joindre l'autre rive. Je vois partout des gens qui partent vivre simplement, à la campagne, qui reprennent des métiers oubliés, qui donnent bénévolement de leur temps. D'autres qui montent des coopératives d'éducation populaire. Des gens qui n'achètent plus de voiture, d'autres qui, par éthique, ne subventionnent plus l'industrie de la viande. Certains boycottent des marques responsables de déforestations, ou utilisatrices d'esclaves dans le secret des mines de lithium. Les éco-villages fleurissent, les jardins urbains et partagés déboulent, les luttes partout éclatent, féministes par-ci, antilibérales par là.

On commence à comprendre que l'un ne va pas sans l'autre. Les glaçons grossissent et tissent leurs passerelles. Nous en sommes là. La route est longue d'ici à la cristallisation des efforts et à la convergence des luttes. L'Histoire est là pour rappeler que la vie n'est pas une couche de glace uniforme et homogène. Qu'il y a même au cœur de l'hiver des trous d'eau vive. D'ici là des tensions vont nous faire craqueler doucement sous la lune, mais la glace qui se fend se reconstruit plus dure: comme l'os.

Pour l'heure, certains ne voient pas encore à quoi cela pourrait bien servir d'effectuer des actions qui leur paraissent inutiles. «Trier des déchets alors que la Chine rentre dans son ère charbonnière !» ricanent certains. «Ne pas laisser couler l'eau trop longtemps au robinet alors que des usines pétrochimiques dévastent des fleuves» objectent d'autres. Ils disent que ce n'est pas au citoyen de réparer les dégâts. Que c'est l'État qui doit le faire. Ah. Dans un sens ils ont absolument raison. Mais si l'État décide que les droits de l'Homme c'est du passé, que le chômeur est un ennemi, le musicien aussi, qu'aux changements climatiques il répond par des réunions où il se propose simplement de rendre payant le droit à polluer, et part en guerre contre un ennemi inatteignable qui se nourrit de notre colère, quand aura t-il le temps de faire du bien à nos enfants ? À nos poumons ? À nos cerveaux ?

Le symbole

Nous sommes des petits bouts de glace à la dérive en attente de coalition, de regroupement. Et j'entends déjà les espoirs qui s'entrechoquent. Mes amis trentenaires qui partent apprendre à faire le miel. Qui se présentent aux municipales avec des projets à pleurer de joie. On retape des fermettes, on joue de la musique et surtout: on se cultive. À vos livres, citoyens ! Creusez l'internet ! Des hommes et des femmes chaque jour mettent à disposition la connaissance qui se cache dans le flot d'information. Comprendre la guerre en Syrie, et les alliances contradictoires, c'est la meilleure raison de s'opposer à l'amplification des frappes. Comprendre ce qu'est réellement l'État d'urgence, c'est un pas vers son refus - et vers le déni du pli que l'on prend, celui de la dérive sécuritaire. Je ne veux pas vivre dans un bunker, je ne veux surtout pas vivre dans un pays où l'on me demande de me méfier du visiteur. On m'a tellement accueilli partout que j'aurais l'impression de trahir mes hôtes passés.

Dehors il y a des fleuves qui inspirent, des soleils qui se couchent et se lèvent avec une beauté telle qu'on dirait de l'amour. Tandis que l'on se tue sous ce drapeau, le seul que j'arborerai jamais à ma fenêtre, d'autres oriflammes claquent au vent de la vengeance. C'est la pire façon d'utiliser un bout de tissu. J'ai grand peine pour tous les gens qui sont morts sous les coups de ces fanatiques. J'ai encore plus de peine quand je sais que la France est la première des responsables, là aussi il est important de ne pas se laisser leurrer. Et j'ai peur. Il serait stupide de dire «n'ayons pas peur», comme si la perspective de se faire trouer la peau au restaurant était réjouissante. Comme si quelqu'un aurait pu dire d'un S.S. «n'ayons pas peur de lui, c'est parce qu'il est endoctriné qu'il est ainsi». Sauf qu'une fois qu'il nous a planté un couteau dans le ventre, on se moque bien de savoir pourquoi il l'a fait. La peur est notre arme la plus sûre pour ne pas aller trop loin. C'est dans l'engrenage que je refuse de fourrer mes mains.

S'il faut vraiment se réunir autour d'un symbole, dessinons des soleils et des étoiles, des aurores boréales et des bébés phoques s'il le faut, hissons ces étoffes devant les yeux de nos enfants. Nous ne luttons pas par un symbole mais par des actes. Le symbole est une étape, on se regroupe, on se rassure. On montre notre unité comme le troupeau de buffles le fait face au lion. Mais ensuite ? Si l'on ne fait rien derrière, rien que continuer à voter tous tremblants - et à encore plus mal voter, puisque paniqué par la situation, à quoi pensons-nous aboutir ? Le temps de végéter est révolu, et le temps d'agir en conséquence est là. Viennent ensuite d'autres questions: doit-on baisser les bras face à un monde incompréhensible? Doit-on laisser le soin à nos enfants de nous sauver? Ou nos actions individuelles conjuguées, même sans coordination apparente, peuvent-elles contribuer à poser les bases d'une transition?

Je suis farci de contradictions moi-même. Je fume des clopes pas vraiment locales, le moindre des fruits que j'achète a fait 10 000 kilomètres dans un avion-frigo. Car à Dawson, en hiver, rien ne pousse. Je ne m'amuserai pas à jeter la pierre à qui que ce soit. J'analyse une situation depuis la tranquillité de ma position, puisqu'il me semble que c'est la seule chose que je puisse opposer à ce monde. Mais simplement, si au dernier de mes jours, j'ai la sensation que le monde est un peu meilleur qu'aujourd'hui, alors je n'aurai pas mal vécu.

Pour une vie plus sincère

Si dans mon quotidien j'applique la théorie de la banquise, alors ma vie vaut la peine d'être vécue, c'est aussi simple. Les pessimistes peuvent me reprocher cette bêtise. Ils peuvent me traiter de pelleteur de nuages embaumé de patchouli s'ils le veulent. Et à ceux qui, amers, me reprocheront de ne pas savoir dans quelle misère ils vivent, dans quel enfer ils évoluent, ce qu'ils ont traversé, je répondrai ceci: l'ennemi ce n'est pas le voisinage, avec lequel on partage la précarité. Ce n'est même pas la précarité, à vrai dire. L'ennemi est le fait de ne plus être capable de penser un autre système, et de s'étonner que la pauvreté et l'exclusion fassent que certains brûlent des voitures, ou parlent mal à leur enseignant. La pire des erreurs est de confondre la cause et l'effet.

Or la violence, la pauvreté, l'amertume, ne sont pas la cause de nos malheurs. Elles sont l'effet de choix politiques délibérés. Et, par ricochet, elles sont l'effet de notre inaction. De l'abandon par le peuple de la poursuite de sa «destinée», préférant passer la balle aux professionnels que l'on appelle nos représentants, mais qui ne représentent plus grand-chose si ce n'est une certaine idée du formidable et insolent mépris dans lequel ils nous tiennent. Et comme on leur a passé la balle et que c'est à eux de jouer, on peut critiquer à cœur joie. C'est le sport national du lâche: accuser celui qu'on a contribué à instituer, et s'en sentir pour le coup parfaitement dédouané.

Hier soir j'ai discuté avec un homme. Il a une ferme, élève avec sa femme des chèvres, fait du fromage et cultive des légumes. Il prône une vie simple dépourvue d'artifices. Il ne juge pas celui qui le condamne, car il sait la difficulté que représente le fait de vivre ses choix, et non de subir ceux des autres. Élever deux bébés dans quinze mètres carrés, dans une bicoque de bois au cœur de la forêt, quand dehors il fait moins cinquante, ce n'est pas une mince affaire. Il faut la vouloir, cette vie. Ils se sont dit un jour, avec son épouse, dans leur appartement de banlieue: «nous aussi nous avons droit à une vie pus sincère». Et il n'était pas question qu'ils ne tentent pas leur chance, qu'ils ne tentent pas, par tous les moyens, d'être partie prenante de cette banquise. De traverser, vers l'autre rive.

Car l'optimisme n'est pas évident par les temps qui courent, voire qu'il est carrément une révolte en soi, j'irai naturellement vers les gens optimistes pour mon histoire de passerelles. Car il est beau de constater qu'un être inspiré et déterminé devient à son tour inspirant. Par une sorte de contagion il arrive à faire sourire au moment même où l'on se disait que la vie n'était plus drôle. Il n'est rien de plus contagieux que l'optimisme, plus encore que l'abandon ou la peur. C'est une lueur intermittente qui permet à un moment donné une nouvelle enjambée sur la glace instable. Une portion d'eau vient de geler sous nos pas, et l'on sent que l'on est prêt à traverser. On sent que le mouvement de la fuite en avant du fleuve ne nous attire plus dans son ivresse. On comprend ce qui nous a tant manqué dans les grandes villes par lesquelles nous sommes passés. Plus que des amis, une communauté, une tribu. Et la glace sur laquelle s'appuie nos pas est le support à notre émancipation.

Changer soi-même

Changer soi-même n'est pas un choix. C'est une impérieuse nécessité. Le capitalisme a posé l'individu en étalon, l'homme a voulu se démarquer, montrer qu'il existait en dehors de la masse, et les structures collectives de résistance ont perdu en puissance mobilisatrice. Nous sommes à l'heure de la glorification de l'individu, et c'est à l'individu de comprendre que sa vie de glaçon dérivant au gré du courant n'aura de sens que lorsqu'il s'apercevra que ses voisins glaçons veulent la même chose: s'unir et faire rempart aux fascismes, aux dérives sectaires, identitaires et sécuritaires, au meurtre de la nature. Et c'est alors que nous apercevrons l'ombre de notre plus effroyable ennemi: l'ignorance, qu'il nous faudra combattre de toute notre volonté.

Il n'y aura pas de grand soir, et nos yeux ne verront peut-être pas le mouvement de l'eau se stopper et la glace faire sa prise. Mais c'est une manière de penser aux enfants. C'est à nous de sauver leurs vies. Trop de mes amis en ont, et je ne peux plus vivre comme si je ne savais pas. Car savoir et faire semblant, c'est la définition du complice. Le complice qui laisse faire, parce qu'il est trop fatiguant de croire et d'opposer une résistance.

Ce que nous perdrons en termes de confort, car il va falloir sortir de sa zone de confort, j'espère que nous le gagnerons en estime de nous-mêmes. Et ce jour, quand je serai fier de ce que je fais, à ma modeste mesure, je pourrai dire «je suis français» ou je suis tout autre chose, car j'aurai réellement mérité ce que je suis devenu. Nietzsche se pose la question «quel est le sceau de la liberté réalisée ?», et il y répond par l'évidence suivante: «ne plus avoir honte de soi-même». On ne peut plus se réfugier derrière des idéaux que nous foulons du pied en permanence.

Cette théorie de la banquise, peut-être naïve, est ma ridicule contribution à ce que je voudrais voir advenir dans le monde. Un petit peu plus de cohérence, d'adéquation entre ce que l'on veut vraiment, et ce que l'on fait formellement pour y arriver. Merci de m'avoir lu. Continuons nos petites révolutions quotidiennes. Ce sont ces actes concrets, modestes, discrets, qui nous permettront de choisir un jour une voie pour l'humanité, parmi les deux seules possibles: la liberté ou l'asservissement.

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