LES BLOGUES
18/04/2019 06:00 EDT | Actualisé 18/04/2019 06:00 EDT

Québecor/Bell: un bras de fer qui cache la vraie menace

Comment la situation a-t-elle pu dégénérer de la sorte? Et qu'est-ce qui se cache derrière cette escalade?

CP/Adrian Wyld
Le PDG de Québecor Pierre Karl Péladeau en attente de son témoignage devant le CRTC à Gatineau, le 17 avril. Le conflit entre Québecor et Bell met en lumière la grande vulnérabilité des joueurs traditionnels de l’industrie face aux nouveaux venus numériques. 

Québecor et Bell Canada, deux entreprises chefs de file et concurrentes dans le domaine des médias et des télécommunications au Québec, se livrent depuis plusieurs années un véritable bras de fer autour des redevances devant être versées aux chaînes spécialisées.

Cette bataille a atteint son apogée la semaine dernière, le 10 avril, alors que Québecor coupait le signal de TVA Sports aux abonnés de Bell, le jour même où les séries éliminatoires de hockey débutaient.

Aujourd'hui, le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) tient, à Gatineau, une audience sur le différend qui oppose les deux conglomérats. Pierre Karl Péladeau y a même évoqué la fermeture de TVA Sports, qui perd des millions de dollars chaque année.

Comment la situation a-t-elle pu dégénérer de la sorte? Et qu'est-ce qui se cache derrière cette escalade?

La «juste valeur» d'une chaîne spécialisée

Le différend commercial se cristallise sur le paiement des redevances entre les deux entreprises pour l'accès et la distribution de leurs chaînes sportives respectives: d'une part, la chaîne TVA Sports du Groupe TVA, propriété de Québecor Média et d'autre part la chaîne RDS, propriété de Bell Média.

Québecor reproche à Bell depuis des années, mais de manière plus incisive au cours des derniers mois, le fait qu'elle ne lui paie pas les redevances correspondant à la «juste valeur» de ses chaînes spécialisées, TVA Sports, mais aussi LCN.

SUR LE MÊME SUJET:

» La Cour ordonne à Québecor de rétablir le signal de TVA Sports

» TVA Sports: le CRTC met en garde Québecor

» Si le CRTC suspend la licence de TVA Sports, c'est la mort de la chaîne, dit PKP

Son président et chef de la direction, Pierre Karl Péladeau, interpelle le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) sur la nécessité et l'urgence de réformer le système de financement des chaînes spécialisées. Il accorderait des avantages concurrentiels et tarifaires à des acteurs comme Bell, ayant hérité d'une longue situation de monopole.

RDS est présent depuis près de 30 ans dans le paysage télévisuel canadien alors que TVA Sports n'a été lancée qu'il y a huit ans. Cette dernière a toutefois fait chuter de moitié les profits de la chaîne RDS en 2014-2015 en mettant fin au monopole qu'avait RDS sur la diffusion des matchs de l'équipe du Canadien. Mais TVA Sports continue de cumuler les pertes année après année.

Aujourd'hui, compte tenu de la pression de ses actionnaires suite aux difficultés de rentabiliser la chaîne TVA Sports, Québecor souhaiterait que Bell fasse les réajustements nécessaires, soit hausser les redevances à 5$ au lieu du tarif actuel de 3,59$.

L'impératif pour Péladeau est de rassurer les actionnaires par rapport aux objectifs de rentabilité financière visés par TVA Sports d'ici 2020.

TVA Sports dans un forfait moins avantageux

De son côté, Bell n'est pas prête à conclure une entente qui reviendrait à «dévaluer» sa chaîne RDS au profit de TVA Sports. En effet, selon les derniers chiffres du CRTC de 2017, RDS compte plus de 3 millions d'abonnés pour environ 175 millions de revenus (soit un ratio de 58,2 dollars de revenus par abonnés) tandis que TVA Sports compte 1 872 000 abonnés pour environ 81 millions de dollars de revenus (soit un ratio de 43,6 dollars de revenus par abonnés).

Il faut préciser que deux fois déjà par le passé (en 2016 et en 2018), sur la base de ces estimations, le CRTC avait tranché en faveur de Bell sur le dossier des redevances.

Le différend entre les deux entreprises s'est intensifié lorsque Bell a décidé récemment d'exclure la chaîne TVA Sports de son plus populaire et principal forfait télé pour l'offre dans un forfait nettement plus cher.

CP/Adrian Wyld
Pierre Karl Péladeau en train de témoigner devant le président du CRTC, Ian Scott.

Ce matin, 17 avril, le CRTC a convoqué les parties pour une audience publique. Le Groupe TVA/Québecor s'expose à de lourdes amendes (pouvant aller de 250 000 à 500 000$) de la part de l'autorité de régulation. Il encourt même le risque de voir suspendre sa licence de radiodiffusion.

De son côté, Bell a présenté une demande d'injonction auprès de la Cour supérieure pour obliger Québecor à rétablir et maintenir le signal des chaînes de TVA Sports sur son réseau de distribution. La Cour lui a donné raison. Enfin, Québecor a proposé à Bell une médiation intensive auprès du CRTC.

Le conflit entre ces deux gros joueurs de l'industrie met en lumière leur grande vulnérabilité. Ils essaient de s'adapter à des enjeux concurrentiels qui mettent en péril leur avenir: la perte d'abonnés liée au phénomène du débranchement du câble (cord-cutting), la fragmentation des auditoires, la guerre des contenus originaux, la surenchère des redevances et des droits de diffusion et surtout, l'irruption de nouveaux joueurs numériques.

Devine qui vient dîner?

La véritable menace qui plane sur l'avenir du système de télédiffusion canadienne est l'irruption sur le marché des plateformes de distribution et de diffusion mondiale de contenus numériques telles que YouTube, Netflix, Amazon, Hulu, DAZN et les tous derniers qui viennent d'être annoncés comme Apple TV+ et Disney+...

Ce sont les concurrents les plus à craindre pour Québecor et Bell, dont les logiques d'affaires sont compromises.

Nous sommes témoins d'un changement de paradigme qui risque d'accélérer la perte d'attractivité de la télévision, surtout pour les jeunes publics qui sont à la quête d'une offre de contenus plus diversifiés.

Ils troquent — ou n'adoptent jamais — un abonnement coûteux au service télé des câblodistributeurs pour privilégier des abonnements à plusieurs plateformes se spécialisant dans différents contenus (films/séries, documentaires, sports, voyages/évasion, etc.).

Les fournisseurs de contenus en ligne ont compris cela et adoptent désormais une stratégie consistant à diviser le marché pour mieux régner, tout en se livrant à des guerres de contenus exclusifs afin de maintenir les consommateurs captifs et dépendants de leur offre de contenus originaux. De plus, ces plateformes détiennent déjà une bonne longueur d'avance sur les chaînes de télévision, avec leur capacité algorithmique à maximiser l'attention et la satisfaction de leurs auditoires par le profilage et la connaissance très affinée de leurs goûts, préférences et habitudes de visionnement de contenus.

Dans la course à l'acquisition et à la production de contenus originaux et exclusifs, les acteurs de la télévision traditionnelle ont déjà perdu la partie si l'on tient compte notamment de la puissance financière des géants du Web.

À titre d'exemples, pour sa plateforme de streaming Disney+ qui sera lancée en novembre 2019, la Walt Disney Company annonce des investissements à hauteur de 500 millions en création de contenus originaux.

Cette plateforme, qui sera accessible au tarif très compétitif de 6,99$ par mois, proposera notamment dans son catalogue l'ensemble des productions Disney et de Pixar, les films des franchises Stars Wars et Marvel ainsi que des programmes de la chaîne National Geographic.

Quant à Apple, la firme a investi environ 2 milliards de dollars dans des productions originales, avec de célèbres réalisateurs et vedettes de Hollywood. Son agrégateur d'offres de streaming, Apple tv+, lancé le 25 mars dernier est disponible uniquement via Apple TV.

De son côté, Netflix cherche à distancer davantage ses nouveaux concurrents en investissant cette année sur près de 15 milliards de dollars en contenus originaux et sous licence.

Des lois désuètes

Toutes ces plateformes et ces entreprises étrangères ne sont assujetties ni aux mêmes règles ni aux mêmes obligations que les acteurs traditionnels, tant sur le plan des mesures réglementaires et fiscales en matière de radiodiffusion que sur le plan des contributions financières nécessaires pour soutenir les productions locales. Pourtant, on ne peut pas considérer ces nouveaux joueurs comme des «hors-la-loi». Ce sont plutôt nos lois qui les exemptent et qui ne s'appliquent pas à cette catégorie d'acteurs.

Ces plateformes numériques demeurent donc en embuscade pour profiter des moindres défaillances actuelles de notre cadre réglementaire. Il peine à s'adapter aux nouvelles réalités concurrentielles d'un marché et d'un paysage audiovisuel en pleine reconfiguration.

Dans ce contexte, on ne peut qu'espérer la réforme du rôle du CRTC et une révision du cadre législatif de la radiodiffusion. On ne peut maintenir passivement un statu quo réglementaire alors que les règles du jeu sont en train d'être défaites et refaites par une poignée de plateformes américaines, de nature oligopolistique. Celles-ci n'intègrent ni la diversité des expressions culturelles canadiennes ni l'identité culturelle québécoise. Et leurs algorithmes ne recommandent ni ne font découvrir les contenus d'ici.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation.

À LIRE AUSSI:

» L'indifférence de François Legault

» Le Canada à la traîne dans la lutte contre les paradis fiscaux

» Dormir au travail

La section des blogues propose des textes personnels qui reflètent l'opinion de leurs auteurs et pas nécessairement celle du HuffPost Québec.