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01/10/2018 15:01 EDT | Actualisé 01/10/2018 15:43 EDT

«District 31», reflet de l’imaginaire collectif?

On crée des fictions à partir de notre imaginaire collectif, et en retour ces fictions alimentent l’imaginaire collectif. Les fictions construisent notre rapport au monde.

Productions Aetios/Radio-Canada
On remarque que tous les personnages principaux (et une majorité de personnages secondaires) partagent les deux caractéristiques suivantes: une peau blanche et des noms typiquement «pure laine» (l’exception étant le personnage de Da-Xia, alias Taxi, Bernard).

Cher Luc Dionne,

J'adore District 31. Fascinantes intrigues, excellents comédiens, personnages attachants (les gentils, là). J'ai toujours hâte de voir la suite. Je vous avoue même que durant la pause estivale, il m'arrivait d'y penser et d'avoir hâte que ça revienne.

Mais depuis quelque temps, je ressens un petit malaise. Un malaise ressenti en regardant d'autres séries, films, pièces. J'espérais toujours qu'il ne s'agisse que d'une impression passagère. Mais le malaise persiste, grandit... et là, je ne vois que ça. Ce malaise, c'est la représentation de certains personnages.

Les personnages principaux partagent les deux caractéristiques suivantes: une peau blanche et des noms typiquement «pure laine».

Les principaux rôles sont riches, complexes, humains. Ces personnages reviennent souvent, on a donc le temps d'apprendre à les connaitre, à les voir sous toutes leurs coutures, à s'attacher, à s'identifier à eux. Et ces personnages sont vraiment différents les uns des autres. Mais on remarque aussi que tous les personnages principaux (et une majorité de personnages secondaires) partagent les deux caractéristiques suivantes: une peau blanche et des noms typiquement «pure laine» (l'exception étant le personnage de Da-Xia, alias Taxi, Bernard).

Les seules personnes de couleur jouent des rôles très secondaires: le gars noir à l'accueil, dont on ne connait pas le nom, le pimp et membre de gang de rue désormais mort, la femme noire qui remplace occasionnellement Jérôme, le sergent de relève, etc. Les personnes avec des noms d'autres origines sont également très secondaires (comme les victimes ou les criminels).

J'étais ravie d'apprendre qu'il y aurait une intrigue avec une famille musulmane. Enfin! On les voit rarement à la télé, sauf aux nouvelles, quand il s'agit de parler de problèmes (d'immigration, de laïcité, d'accommodement ou, parfois, d'islamophobie). Je me disais que toutes les discussions sur la représentation de la diversité au Québec avaient peut-être porté fruit et qu'on aurait droit à une intrigue qui permettrait d'apprendre à connaitre une autre facette de leur réalité.

Ma débarque fut majeure. On a plutôt eu droit à un festival de clichés archi négatifs, tout-en-un: père traditionaliste, contrôlant et colérique, ne parlant pas le français, qui veut forcer sa fille de 17 ans à se marier à un inconnu dans son pays natal; mère effacée, soumise et manipulée; fils encore plus contrôlant et colérique que son père, qui organise un viol collectif pour corriger sa sœur lesbienne. Tout y est: les valeurs traditionalistes rétrogrades, la rectitude, le refus d'intégration, la violence et la domination masculine.

La question n'est pas la représentation des criminels, mais la représentation des musulmans.

À l'émission de Paul Arcand, le 28 septembre, vous avez expliqué, suite à des commentaires de téléspectateurs, que cette histoire dépeignait tout simplement un crime d'honneur, «un crime parmi tant d'autres» et que les autres criminels dépeints étaient de diverses origines. C'est bien vrai. Mais il faudrait inverser le regard. La question n'est pas la représentation des criminels, mais la représentation des musulmans.

De façon générale, ils sont soit carrément absents, sinon dépeints de manière quasi unidimensionnelle et péjorative, comme des violents, des arriérés ou des radicaux. Bref, comme des gens radicalement différents de nous. Il serait rafraichissant de les voir représentés autrement, de façon plus diverse, complexe et humaine, à l'instar des personnages principaux. Ils ne sont pas si différents de nous, au final.

Comme vous l'avez dit, les crimes d'honneur existent effectivement au Canada. On se souvient tous de l'affaire Shafia, entre autres. L'idée ici n'est pas de dire que ce problème n'existe pas et d'empêcher qu'on les aborde. Le problème est que ce type de représentation – surtout quand c'est la seule représentation – confirme les préjugés que certaines personnes ou groupes ont à leur égard, et ainsi participe à renforcer leur marginalisation. En répétant un seul et même message, on finit par y croire.

Vous avez affirmé à la radio que «les bien-pensants se sentent offusqués» et que vous refusez de vous taire. Je ne crois pas faire partie de cette catégorie de «bien-pensants» et je ne suis pas offusquée, seulement inquiète des conséquences non intentionnelles de ce type de représentation dans le contexte actuel. Et personne ne vous demande de vous taire.

Ce que j'exprime est une tentative d'ouvrir une brèche, de lancer une invitation à envisager les choses différemment, à réfléchir à une nouvelle approche dans le processus d'écriture qui intégrerait des représentations plus diversifiées (et moins clichés) de la réalité sociale.

Au contraire, votre écriture est remarquable et les Québécois sont nombreux à vous suivre avec ferveur et à en redemander (dont moi-même). Ce que j'exprime ici est plutôt une tentative d'ouvrir une brèche, de lancer une invitation à envisager les choses différemment, à réfléchir à une nouvelle approche dans le processus d'écriture qui intégrerait des représentations plus diversifiées (et moins clichés) de la réalité sociale.

On crée des fictions à partir de notre imaginaire collectif, et en retour ces fictions alimentent l'imaginaire collectif. Ainsi, les fictions construisent notre rapport au monde.

On répond souvent «c'est juste de la fiction». Mais la littérature, la philosophie et la sociologie ont depuis longtemps démontré que la fiction est toujours un reflet de la société et de l'époque. On crée des fictions à partir de notre imaginaire collectif, et en retour ces fictions alimentent l'imaginaire collectif.

Ainsi, les fictions construisent notre rapport au monde: les écrivains, scénaristes, réalisateurs et autres artistes ont plus de pouvoir sur les mentalités qu'ils ne pourraient le penser à priori. Le refus de certains acteurs du milieu culturel de reconnaitre le problème, d'entendre ceux qui l'expriment, de tenter de les comprendre et d'agir conséquemment reflète plus largement notre difficulté en tant que société d'admettre qu'on a du travail à faire collectivement.

Sûrement qu'on me dira «si tu n'es pas contente, boycotte, change de poste». Mais je n'ai pas envie de boycotter l'émission – je suis trop accro! De toute manière, le boycottage individuel est silencieux, sans impact, et le problème de la représentation est aussi dans d'autres émissions et sur d'autres chaines. Et plus largement dans le milieu culturel. Et dans le domaine politique. Et sur le marché du travail.

Une vaste littérature scientifique démontre que les groupes racisés sont généralement sur-représentés dans le bas de l'échelle sociale et sous-représentés dans le haut de l'échelle sociale.

Un peu comme dans District 31, où le pouvoir (symbolisé par la police, la procureure de la Couronne, le journaliste, les politiciens) est toujours associé à la même couleur.

J'espère sincèrement que cette invitation fasse un peu de chemin.

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