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12/03/2013 11:43 EDT | Actualisé 12/05/2013 05:12 EDT

Histoire, culture, langue, enseignement: comment se tirer dans le pied

La littérature n'est pas une matière importante. C'est un objet de consommation (notez bien combien les termes produit culturel reviennent souvent dans les écrits des politiciens!). Il n'apparaît donc pas nécessaire de faire l'enseignement d'une histoire littéraire qui serait aussi une histoire de nos idées et de notre sensibilité propre. Pourtant, un tel enseignement serait aussi à même de rendre intelligible et compréhensible aux nouveaux arrivants (de même qu'à nos enfants!) l'histoire de la survivance française en terre d'Amérique.

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Education book on table in library

Le gouvernement veut se mettre en mode action sur le front de l'enseignement de l'histoire. Mme Malavoy, ministre de l'Éducation, du Loisir et du Sport, crée un groupe de travail pour revoir le programme d'enseignement de cette matière au secondaire. Mais ce groupe ne s'est pas encore réuni que certains de ses membres, appartenant à la Coalition pour l'histoire, demandent une rencontre avec la ministre pour présenter leur propre stratégie sur le sujet.

La nouvelle s'ébruite et on s'affole devant ce qui est perçu comme une sorte de putsch idéologique de la part d'un ensemble d'historiens qu'on soupçonne de vouloir privilégier une interprétation trop étroitement nationaliste de l'histoire. Puis, la présidente de l'Association québécoise pour l'enseignement en univers social s'indigne qu'on n'ait pas pensé à consulter ses membres, enseignants, conseillers pédagogiques et didacticiens et de l'histoire, tous directement concernés par l'enseignement de l'histoire au secondaire.

Or, on ne devrait pas se limiter à la seule question de l'enseignement de l'histoire. L'enseignement de tout ce qui fonde une culture proprement québécoise devrait aussi être du ressort des écoles: littérature, arts visuels, théâtre, etc. À cet égard, le Québec manque cruellement d'une démarche historiée de ce qui forme l'essentiel de la littérature québécoise. Les préoccupations sur la mission de l'école de transmettre une culture proprement québécoise ne retiennent que trop peu souvent l'attention du public et des médias.

Car, en effet, de quoi sont principalement composées nos inquiétudes en matière culturelle? De la présence - insuffisante ou non selon le parti politique - du français comme langue d'usage ou de travail. C'est du renforcement de sa présence et de sa prééminence qu'il est sans cesse question. Inquiets, certains ont recours à la force et à l'imposition, en favorisant une approche légaliste et juridique. Sans totalement invalider cette préférence, je m'interroge. Et si nous étions allés au bout de cette logique? Surtout quand il arrive que la loi soit appliquée sans un minimum de discernement comme les événements récents nous le font voir...

Placez-vous deux minutes dans la peau d'un nouvel arrivant, puisque c'est sur eux que va reposer la croissance de notre population dans les années à venir. Il lui est dit que le français est la langue officielle du Québec, qu'il doit nécessairement envoyer ses enfants à l'école française. Il apprend qu'on s'interroge aussi sur la nécessité d'étendre cette prérogative aux cégeps et de voir à ce que les entreprises de moins de 50 employés utilisent la langue française. Il est aussi témoin de notre enthousiasme national, de notre amour pour notre langue et de nos festivités le 24 juin. On lui vend, pardonnez-moi l'expression, la langue française comme moyen idéal de communication au Québec. Mais, dans tout ce qu'il voit et entend, la langue reste une valeur en soi, qui lui est présentée comme l'outil idéal. Sauf qu'il lui faut apprendre l'anglais pour trouver un bon travail. Et ses enfants qu'il envoie à l'école française ne lui reviennent avec aucune formation particulièrement enthousiasmante à propos de l'histoire ou de la culture d'ici. D'où, j'imagine, cette idée du Parti québécois de créer des résidences d'artistes pour pallier ce que l'école ne se sent pas tenue de faire. L'intention, pour louable qu'elle soit, me semble être un aveu de l'abandon par l'école d'une part importante de sa mission formatrice en matière de culture!

Revenons à mon nouvel arrivant! Peut-on penser que celui-ci, venant d'un pays où il a probablement, aux environs de ses 12/14 ans, été éveillé aux œuvres et à l'histoire littéraires de son pays, ne trouve rien d'équivalent ici pour ses enfants? Voudrait-il en apprendre plus sur la culture d'ici qu'il lui faudrait se rabattre sur des médias qui ne s'intéressent plus, mission oblige, qu'aux événements culturels et aux vedettes d'aujourd'hui. Il a donc immigré dans une province francophone, fière de sa langue dans un environnement où il faut aussi en maîtriser une autre pour pouvoir travailler et ignorante des œuvres littéraires que cette langue a forgées. Confondant!

Certains d'entre nous, dont je suis, se sont indignés de cette situation dans notre Plaidoyer pour l'enseignement d'une littérature nationale: la littérature québécoise!, publié en novembre 2011. On nous a répondu qu'il fallait que l'élève ne soit pas rebuté par des œuvres trop difficiles, qu'il soit en contact avec des ouvrages dans lesquels il puisse se reconnaître. Si on appliquait une logique semblable aux mathématiques, il faudrait du même coup sans doute proscrire l'enseignement de l'algèbre.

On a compris: la littérature n'est pas une matière importante. En fait, elle n'est même pas une matière. C'est un objet de consommation (notez bien combien les termes produit culturel reviennent souvent dans les écrits des politiciens!). Elle est de l'ordre de la futilité et de l'inutile. On peut y piger ce que l'on veut. Il n'apparaît pas nécessaire de faire l'enseignement d'une histoire littéraire qui serait une histoire de nos idées et de notre sensibilité propre.

Pourtant, un tel enseignement serait aussi à même de rendre intelligible et compréhensible aux nouveaux arrivants (de même qu'à nos enfants!) l'histoire de la survivance française en terre d'Amérique, au même titre que l'enseignement de l'histoire nationale. On pourrait dès lors espérer avoir fait œuvre utile pour la survie du français quand on aura montré ce que l'amour et la pratique de cette langue ont su créer comme œuvres. La langue ne serait plus présentée comme un simple outil de communication, mais comme le véhicule de valeurs et de savoirs, celui d'une sensibilité propre aussi, ancrés dans les œuvres écrites qui ont ponctué notre histoire et préparé notre présent.

Quand donc le gouvernement fera-t-il de notre histoire littéraire l'élément essentiel d'un programme éducatif alliant cohérence et rigueur, du primaire au collégial?

Pour en savoir plus:Plaidoyer pour l'enseignement d'une littérature nationale. La littérature québécoise! (éditions Fides, 2011).

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