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29/10/2015 11:38 EDT | Actualisé 29/10/2016 05:12 EDT

1995: de la confiance à l'engourdissement...

Depuis 1995, le camp fédéraliste a engagé résolument le Québec sur la voie de l'assimilation au tout canadien.

Nous sommes encore trop contemporains pour saisir toute l'ampleur des évènements entourant le référendum de 1995, leur effet sur l'avenir de notre nation.

Les choses se précisent par contre. Et si nous étions dans le plus ardu des effets néfastes de « l'échec référendaire » de 1995...

Voilà à quoi je pense alors que je me replonge dans cette époque bouillonnante. Un devoir de mémoire éreintant, douloureux à bien des égards. Et nous ne sommes pas ici dans le registre de la nostalgie, plutôt celui de la fatalité.

En quelque sorte.

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Mon « époque référendaire » a débuté quelque part au début de 1994 alors que déjà politisé, résolument indépendantiste et progressiste, je signe quelques textes dans le journal La Gauche.

En Outaouais, grâce à des profs comme l'historien Roger Blanchette, je connais la maison Parti-Pris, j'ai lu, bien sûr, Nègres blancs d'Amérique, mais aussi nombre de poètes du pays. Je m'intéresse à Michèle Lalonde, ô apothéose de la beauté quand elle récite Speak White à la Nuit de la poésie de 1970, mais aussi à la révolte d'un Denis Vanier ou à la pédagogie de l'effervescence politique des années 70 dans l'ouvrage Les Québécois violents de Marc Laurendeau.

Je suis à cette époque un avide lecteur de tout ce qui concerne le mouvement anarchiste. Un livre que je conserve précieusement est celui de George Blond, La Grande armée du drapeau noir. À Marx je préfère Kropotkine et Bakounine, à Ravachol je préfère Malatesta et je suis très, très intrigué par Max Stirner.

Tout ça mijote. Lors d'une manifestation contre la « Réforme Robillard » dans ces années-là, je montrerai fièrement mon drapeau noir.

1994, des élections provinciales sont à venir. Je suis très impliqué au sein de mouvements de gauche, au sein de notre exécutif de l'association étudiante aussi. Au CÉGEP, j'avais questionné de façon véhémente le député libéral provincial (John Kehoe ), allant jusqu'à l'invectiver; le député m'avait alors sommé « d'avoir les couilles de me présenter aux élections » avant de le juger...

Ce député ne se représentera pas, mais l'élection sera déclenchée et déjà une effervescence règne. Parizeau mène le PQ et on parle beaucoup de référendum, de souveraineté. Au sein du groupe de militants de gauche que nous sommes en Outaouais à ce moment-là, on discute aussi de stratégie en vue des élections. Certains proposent le boycott, d'autres que l'on présente des candidats de gauche indépendant. Un parti de gauche existe au Québec, le NPD-Québec qui est présidé par l'ex-felquiste Paul Rose et dirigé par Jocelyne Richard. Certains suggèrent d'y proposer quelques candidats pour notre région.

J'ai rencontré Paul Rose pour la première fois quelques mois avant les élections provinciales de 1994. Il était en Outaouais afin de mousser le NPD-Québec. Des connaissances lui avaient suggéré de me rencontrer en vue d'une possible candidature pour le NPD-Québec. Je n'avais encore jamais voté à ce moment-là. Quelle fut ma surprise de le voir arriver au tout petit CÉGEP de Gatineau de l'époque!

Je vais me souvenir toute ma vie des quelques jours qui ont suivi. J'ai d'abord refusé net son offre. Moi? Aux élections? Ben voyons donc! Notre première conversation avait duré très longtemps. J'ai tout de suite aimé cet homme. Je connaissais son passé, je ne l'ai jamais jugé bien qu'en désaccord avec l'action politique violente.

Le Paul Rose que j'ai connu est celui de l'action militante, continue, sans relâche, pour le droit des chômeurs, des plus démunis, pour l'indépendance. Le Paul Rose que j'ai connu, c'est celui qui sommait les journalistes à une conférence de presse sous le pont Jacques-Cartier, entouré de poqués et de gens tout croches.

Paul Rose me convaincra. La première fois que j'irai voter, difficile de me tromper! J'aurai voté pour le NPD-Québec. Pour l'indépendance. Cependant, la question nationale avait causé beaucoup de dissensions au sein du parti. J'ai souvenir de discussions passionnées où certains préféraient demeurer neutres, d'autres étaient opposés à tout appui à l'indépendance, préférant insister sur le programme de gauche.

Paul Rose avait d'ailleurs dû arbitrer un conflit qui mettait en péril ma candidature à un moment donné. Le parti avait produit un texte commun pour le dépliant de tous les candidats. J'ai eu horreur de ce texte. J'ai insisté pour que le mien soit différent, résolument à gauche, contre la Réforme Robillard et pour l'indépendance. L'imprimeur (John Penner si ma mémoire est bonne) était aussi militant du parti, il avait piqué une de ces colères, mais s'était résigné à imprimer un texte différent pour le candidat dans Chapleau...

Bien sûr, je n'avais aucune chance dans ce bastion libéral de l'Outaouais, mais nous avons fait une excellente campagne et récolté tout près de 1000 voix! De cette expérience est née une amitié avec Paul Rose qui s'est poursuivie par la suite.

D'ailleurs une anecdote assez rigolote. C'était avant l'époque des cellulaires et je venais de m'engager à représenter le NPD-Québec. Paul Rose me dépose chez ma mère, rue Mutchmore dans un quartier ouvrier de Hull. Il doit cependant faire un appel. Ma mère ouvre.

« Mon chum Paul veut faire un appel, ok m'man! »

Et Paul de saluer poliment ma mère et de faire son appel. On se salue et il quitte. Ma mère, un peu pâlotte, me demande si c'est bien LE Paul... « Tsé là dans les années 70 ». Tout à fait je lui réponds. Par le fait même, j'en profite pour lui annoncer que je serai candidat aux élections dans son parti. Je l'avais habituée, j'imagine, aux frasques d'un post-ado assez turbulent, mais là... Elle n'a rien trouvé à répondre...

Cependant, à la suite de l'expérience électorale, j'ai quitté les groupes de gauche et leur éternelle ambigüité qui m'enrageait sur la question nationale. Oui, j'étais de gauche. Il est vrai que le PQ ne m'avait jamais jusque là attiré, mais à la suite à sa victoire électorale, il s'engageait résolument sur le chemin d'un second référendum sur l'indépendance... Pas question pour moi de me perdre en conjectures stériles comme le faisaient trop souvent mes chums de la gauche.

J'ai réalisé à ce moment-là que mes convictions indépendantistes avaient préséance sur mon inclinaison de gauche, j'ai compris qu'on ne pouvait subordonner son appui à l'indépendance à une inclinaison politique quelle qu'elle soit sinon qu'en rendant cet appui complètement inopérant.

Je me suis investi à fond dans la campagne référendaire de 1995. Pendant toute la campagne (et même dans les semaines y menant), on pouvait sentir une effervescence peu commune. On se promenait à Montréal, les balcons du quartier Rosemont où des copains habitaient étaient partout tapissés des jolies pancartes du Oui.

En Outaouais, nous avions organisé des rencontres au Cégep afin de discuter des enjeux inhérents à l'indépendance. Si les jeunes en masse se rangeaient du côté du Oui, c'était moins évident chez nous (moins de 30% des citoyens de Chapleau ont appuyé le Oui). Je me souviens aussi d'avoir participé à un débat à l'Université d'Ottawa où il y avait, entre autres, l'économiste Michel Chossudovsky. Je n'étais pas de taille, mais là pas pantoute. Néanmoins, j'avais défendu du mieux que je le pouvais mes convictions indépendantistes...

Le soir du référendum, nous étions plusieurs militants du camp du Oui, rassemblés chez un ami. Comme d'autres, nous sommes passés de l'enthousiasme débordant à l'effondrement catatonique. Aphone. Plus personne ne parlait. Parizeau a pris la parole, nous n'avons pas saisi l'ampleur du malaise que causerait sa déclaration (et pourtant, le temps lui a donné raison). Impossible de demeurer là où nous étions. Direction Vieux-Hull, Aux 4 jeudis.

Beaucoup de gens se sont rendus là. La soirée s'est terminée dans le chaos. Nous étions plusieurs militants indépendantistes, le Vieux s'est rempli aussi de gens qui traversaient la rivière, les voitures, les pick-up, immatriculés en Ontario, drapeaux du Canada partout, les insultes, la bataille. Un genre de « Plaine d'Abraham » de loosers. J'ai cuvé ma peine dans le chaos d'une bagarre générale qui s'est terminée au bruit des sirènes...

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Je n'ai plus parlé de politique après. Très peu. Dans les mois, les années qui ont suivi, surtout le voyage, l'exil. J'ai habité à court ou moyen terme dans cinq provinces différentes, j'ai parcouru les États-Unis. Toujours indépendantiste, j'ai eu des discussions passionnantes avec mes colocs de Vancouver sur la question. Mais tout ça dans la sphère du privé.

Fini le militantisme. Pendant plus de 20 ans.

Un long engourdissement au cours duquel je me suis consacré à l'étude du mouvement contreculturel au Québec en général et à l'œuvre de Denis Vanier en particulier.

Un long engourdissement dont je me demande encore si nous nous sommes réveillés. Étourdis trop longtemps par la gouvernance insipide de Lucien Bouchard, par les défaites successives que les indépendantistes continuent d'encaisser; étouffés nous sommes encore et toujours par le ratatinement libéral qui dure depuis près de 15 ans; par le découragement imposé, induit par une élite fédéraliste qui s'appuie sur tous les moyens dont elle dispose pour marteler quotidiennement, tel le supplice de la goutte d'eau, que l'indépendantisme se meurt...

Que l'indépendantisme se meurt...

Que l'indépendantisme se meurt...

Que l'indépendantisme se meurt...

Que l'indépendantisme se meurt...

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De 1995 à aujourd'hui, où cela nous a-t-il mené? Il existe encore bel et bien une base appréciable d'environ 40% d'indépendantistes convaincus; mais elle ne se bat pas à armes égales avec son adversaire. Vraiment pas. Faut pas se leurrer.

Depuis 1995, trois générations de jeunes ont été tenues dans l'ombre de l'enseignement de leurs repères historiques. Parizeau disait à la blague à la fin de sa vie que « si l'on n'enseignait plus l'histoire aux jeunes, c'était surtout parce que cela formait des indépendantistes ».

Depuis 1995, le Québec a vu exploser une problématique qui mine son développement à tous les niveaux, l'illitératie endémique dont souffre un pourcentage trop grand de sa population. L'incapacité pour toute personne aux prises avec les stigmates liés à l'illitératie de comprendre, de déceler les enjeux les plus complexes, notamment via la lecture et la compréhension orale des registres de langue standard ou soutenu, s'est mutée, assurément, en illitératie politique. Ça aussi on doit bien l'admettre.

Et pourtant je suis encore plus convaincu qu'en 1995 qu'il faut faire l'indépendance, et au plus vite. Mais un travail de pédagogie s'impose, et il sera ardu. Il nous faudra aussi cesser les politesses envers nos adversaires et nommer les choses telles qu'elles le sont.

Cet adversaire triche, il vole, il spolie le Québec.

La gouvernance illégitime de Philippe Couillard, le funeste bilan de la gouvernance Charest et la politisation inadmissible - tout pointe vers ça - du DPCP et de la SQ, ces politiciens (et leur entourage) corrompus qui continuent de gouverner sans jamais n'être inquiétés par qui que ce soit, tout cela doit cesser.

En ça, je salue les interventions des Péladeau, des Khadir, et de tous les autres indépendantistes qui ne se gênent plus pour nommer ces scandales, et les dénoncer. Le temps des politesses a assez duré. Nous ne sommes tenus à aucune politesse quand l'adversaire nous méprise à souhait.

Depuis 1995, le camp fédéraliste a engagé résolument le Québec sur la voie de l'assimilation au tout canadien. Le tout s'accélère depuis 2003 et le clan fédéraliste sent son adversaire affaibli; chaque vote est pour lui une bataille référendaire dont il se sert pour continuer son œuvre de découragement imposé.

L'indépendantisme se meurt...

L'indépendantisme se meurt...

L'indépendantisme se meurt...

Ce qui a changé depuis 1995... Le rapport de force. Dorénavant, à chaque élection, à chaque fois que le Parti libéral au Québec se présentera devant les électeurs, même pour une partielle, une question en filigrane : indépendance ou assimilation.

Car s'il est une chose indéniable depuis 1995 - et encore plus depuis 2003 -, c'est que l'adversaire fédéraliste s'est servi de la gouvernance pour conduire le Québec sur le chemin de l'assimilation au Canada.

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