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14/06/2016 10:32 EDT | Actualisé 15/06/2017 05:12 EDT

Bernard Drainville: ce que la politique fait de mieux au Québec...

Bernard Drainville c'est, selon moi, ce qu'on peut espérer de mieux d'un politicien. C'est le type d'engagement politique qui fait obstruction, qui combat le cynisme. Une énorme perte pour le PQ, pour le Québec.

«En mars 2014, ça fera 7 ans que je suis député. Avant ça, j'avais fait 18 ans comme journaliste. On me demande parfois si la profession me manque et je réponds toujours: «Non». Les ex-collègues me manquent, mais le métier pas vraiment. J'avais fait le tour. En toute franchise, je peux vous dire avec le recul que je n'ai pas vraiment vécu le passage du journalisme à la politique comme une rupture. Un changement profond, bien entendu. Mais pas une cassure. Dans les faits, le temps m'a fait réaliser ce qui peut sembler une évidence quand on s'arrête un peu : journalisme et politique puisent à la même source. Appelons-la, la source de l'intérêt public. Dans le fond, j'ai changé de métier, mais je suis resté dans le service public.»

La citation ci-dessus est un extrait d'un discours que j'ai écrit pour (et avec) Bernard Drainville dans le cadre de sa participation à une conférence de l'IREC sur la social-démocratie à l'UQAM le 30 novembre 2013. Relecture intéressante, me semble-t-il, à l'aune des récents événements.

Ma rencontre avec Bernard Drainville remonte au plus fort du débat sur la laïcité. L'homme le plus occupé, le plus traqué, en demande de toute la province du Québec à ce moment-là. C'est par l'entremise de Stéphane Gobeil que nous avons été mis en contact. Tous me savaient indépendantiste, mais je ne militais pas au Parti québécois ni n'étais membre de quelque parti politique; je ne militais pas point. J'ai horreur des coquetels politiques, des habits bien pressés, des carriéristes tirés à quatre épingles et du décorum de ces événements-là. Encore aujourd'hui, je ne veux rien savoir de ça. Donc on ne s'était jamais vus. Gobeil m'informe que le ministre Drainville voudrait me proposer une collaboration « de contenu », rédaction de discours, études, recherche.

«Parfait, mais pas la charte.»

C'était ma condition. Je ne voulais pas travailler sur ce projet-là, que j'appuyais du reste. Mais j'ai toujours senti que ce débat-là avait été vicié, que peu importe comment le ministre Drainville allait emmener la chose, jamais les adversaires devant lui, majoritaires, n'allaient le laisser accomplir la Charte de la laïcité, geste de rupture symboliquement trop puissant envers le Canada. Légiférer pour rompre avec le multiculturalisme «canadian»? Not a chance. J'y reviendrai.

Bernard Drainville, c'était le ministre des Institutions démocratiques et il avait parmi ses responsabilités des tonnes de dossiers qui me passionnaient dont un en particulier, la volonté du ministre de lancer le Québec dans l'ère du Open government. J'ai beaucoup travaillé sur ce dossier-là avec Bernard Drainville, nous avons souvent échangé sur les limites de l'accès à l'information, ses écueils, lui ministre et ex-journaliste chevronné, moi passionné par la réussite d'autres juridictions en la matière; rompre avec l'opacité, avec les manières d'un Harper par exemple.

Nous avons aussi discuté de plein d'autres sujets à cette époque-là. Habituellement, nous discutions quand le ministre était en transit, dans la voiture. Ça donne du temps. Je me souviens encore d'un appel très hâtif un matin, ce jour où il a dû annuler sa participation à un débat sur la charte à l'université Concordia. J'avais écrit un texte là-dessus dans le Huff la veille. Son ton posé et calme. Au moment de notre discussion, pas question d'annuler le débat. Les plus écervelés opposants à la laïcité l'avaient menacé! Un ministre est bien protégé, m'avait-il dit. Il y serait. Il s'est finalement ravisé, tout avait été mis en place pour le climat propice à une discussion constructive ne se fasse pas. Pourquoi alors y être? Le ministre Drainville tenait à ce que toutes les opinions soient entendues, mais dans le respect.

Nous avons donc terminé notre discussion de la veille sur le projet de loi 13 qui visait à permettre aux étudiants de voter dans les centres de formation professionnelle ainsi que dans les établissements d'enseignement collégial et d'enseignement universitaire. Un dossier législatif d'importance étant donné que le précédent gouvernement de Jean Charest, cyniquement, avait tout fait pour faciliter le vote des ainés -ce qui est fantastique-, mais qui avait aussi manigancé à l'extrême afin de compliquer le vote des étudiants et des plus jeunes. La réponse de Jean Charest au Printemps érable.

Ce que je retiens de ma collaboration avec Bernard Drainville à cette époque c'est sa patience, son écoute et sa passion pour des échanges intelligents, fructueux. Il pouvait parfois aussi être têtu comme une mule. Dans un discours en 2013, j'avais proposé à Drainville de souligner à grands traits une contradiction politique évidente chez la caquiste qui soufflait le chaud et le froid sur le dossier des élections à date fixe. Legault voulait profiter de la situation minoritaire pour imposer l'échéancier électoral, et ce dès octobre 2013. Nous savions que la CAQ n'attendait que le bon moment pour faire chuter le gouvernement de Pauline Marois. Il attaquait le PQ sur les élections à date fixe et grenouillait ensuite dans l'ombre afin de faire dérailler le gouvernement sur la mise à jour économique de Nicolas Marceau.

Drainville a refusé. J'ai proposé différents angles d'attaque, mais rien n'y faisait. Pas cette fois-là. En commission parlementaire sur le projet de loi 60, l'appui de la CAQ était nécessaire et souhaitable. Était-ce pour ménager un allié objectif dans un dossier capital de ce gouvernement? Je ne l'ai jamais su, mais c'était là une avenue très plausible à mon avis. Au final, Legault qui piaffait d'impatience de se lancer en élections depuis la fin 2012, dès le premier budget Marceau, se rangera derrière les autres partis d'opposition quelques mois plus tard afin d'annoncer la chute du gouvernement Marois dès février 2014.

L'homme de la charte...

«Bernard Drainville a été un politicien dévoué à ses électeurs, très intègre, toujours bien préparé, documenté. Ministre des Institutions démocratiques du gouvernement Marois, il a dû gérer le délicat dossier de la Charte, très difficile et sensible - il avait contre lui le complexe La Presse/Radio-Canada et la plupart des intellos convertis à l'inter/multiculturalisme. Il a tenu bon et a toujours défendu ses idées de manière calme et respectueuse.» - L'historien et professeur Éric Bédard.

«Par paresse, certains l'associeront seulement à la charte des valeurs. Et à ce sujet, bien peu souligneront à quel point il aura mené ce débat de main de maître, toujours en contrôle et dans le respect. Il aura d'ailleurs arraché l'adhésion d'une solide majorité de Québécois.» - Stéphane Gobeil.

Bernard Drainville a subi le traitement méprisant de la médiacaste fédéraliste qui n'allait certainement pas demeurer objective dans le dossier de la laïcité au Québec. L'enjeu était trop grand, ce geste de rupture avec le Canada trop dangereux.

Drainville était attaqué de toutes parts; il pouvait aussi compter sur de nombreux appuis. On oublie trop souvent que le projet de loi 60 (la Charte) était appuyé par plus de 60-70% des Québécois, donc bien au-delà des simples sympathisants péquistes. Dresser les contours d'une laïcité institutionnelle pour le Québec relevait d'une volonté assumée, exprimée par la majorité des Québécois sans égards à leurs inclinaisons politiques.

Le hic, c'est que ce projet en était un de rupture avec le dogme inaliénable sur lequel se fonde le Canada depuis Trudeau... Rompre avec le multiculturalisme canadien. Et ça, les adversaires du Bernard Drainville l'avaient très bien compris, et dès le début. Encore aujourd'hui, la caste des « intellos convertis au multiculturalisme », caste très silencieuse quand le PLQ de Couillard a attaqué sans limites la liberté d'expression par ses projets de loi 59 et 62, ne peut commenter le départ de Bernard Drainville sans l'associer à la « charte raciste, xénophobe », etc.

Bernard Drainville c'est aussi et surtout:

  • Le Projet de Loi 1 visant à resserrer les règles d'attribution des contrats publics.
  • Le Projet de Loi 2 visant à freiner l'influence des collecteurs de fonds sur le politique.
  • Le Projet de Loi 3 sur les élections à date fixe.
  • Le Projet de Loi 33 sur les primes de départ des députés, contre lequel les Libéraux ont fait toute l'obstruction possible!
  • Le Projet de Loi 10 concernant les maires accusés au criminel, sur des mesures anti cynisme, la confiance dans les mécanismes de gouvernance.
  • Le Projet de Loi 13 qui permettrait aux étudiants de voter dans les centres de formation professionnelle ainsi que dans les établissements d'enseignement collégial et d'enseignement universitaire.
  • Et le projet d'Open Government concernant l'interaction directe entre les élus et la population.

Voilà un menu législatif - pas toujours accompli, certains éléments restaient à faire -, qui fait rougir de honte les libéraux de Couillard. Tout ça en 16 mois de travail acharné (et deux campagnes électorales entre 2012 et 2014). Bernard Drainville c'est, selon moi, ce qu'on peut espérer de mieux d'un politicien. C'est le type d'engagement politique qui fait obstruction, qui combat le cynisme. C'est un antidote aux Jean-Marc Fournier de ce monde.

Une énorme perte pour le PQ, pour le Québec.

Je peux vous dire une chose par contre... J'ai lu toutes sortes d'inepties concernant son passage à la radio de Québec. Je développerai plus longuement là dessus plus tard, mais les gens de Québec ajoutent une voix d'expérience, un journaliste chevronné, un vrai de vrai à la radio « parlée ». Il ne sera pas intimidé par le contexte ni par son coanimateur. Si sa voix permet de briser, de façon fracassante, la pensée unique qui sévit sur cette radio, voilà une contribution qui pourrait s'avérer très intéressante.

Car il sait expliquer, convaincre, vulgariser et réfuter ce M. Drainville...

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