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16/04/2018 10:00 EDT | Actualisé 16/04/2018 10:24 EDT

«Emprise»: les ravages des silences

La force du film, c’est de montrer que les violences que l’on associe le plus souvent aux hommes sont ici le fait d’une femme.

Fournie

Le malaise. À partir des premiers plans, et jusqu'à la fin du film. Ce malaise perdure, pendant des jours, en suspension, dans votre esprit où tourne encore l'histoire d'une louve et d'un petit chaperon rouge.

La louve c'est Laura, 30 ans. Une aura de santé mentale écorchée. De violence sexuelle. De relations malsaines. Un regard vide. Des yeux cernés, ou un crayon noir qui a coulé. Une cigarette constamment au bout des doigts, si ce n'est pas un joint qu'elle éteint en tapant sur le bout allumé, comme une habituée. Un bras qui cherche la bouteille de vodka au fond du congélateur aussitôt quel le corps ait franchi le seuil de la porte à la fin de la journée. Un rayon de lumière qui traverse ce visage qui ne voit pas la lumière au fond de son propre tunnel. Un cœur qui a tellement mal qu'il ne sait plus où trouver le réconfort, si le plaisir qu'il trouve est sain, s'il est décent ou même légal. Elle n'y pense pas, tellement le corps a soif et l'âme dérayée est rodée comme une bête sauvage en quête d'une proie facile à mettre à sa main.

Laura, c'est une vie hypothéquée par l'erreur de quelqu'un d'autre. Ses journées sont passées à la comptabilité de l'entreprise d'entretiens de son père, à qui elle répond par des phrases les plus courtes possible, ou à faire le ménage chez une cliente, dans une maison cossue de Ville-Saint-Laurent à Montréal. C'est là où habite le petit chaperon rouge, une jeune prodige du piano nommée Eva, 16 ans. La mère d'Éva est froide et exigeante. La petite au cœur pur est rebelle et malheureuse.

C'est la crise. La mère et la louve se croisent. Jusque-là, leurs vies sont distinctes et séparées. Mais l'univers de chacune bascule lorsque Laura prend Eva dans ses bras pour la consoler en lui disant qu'elle n'est plus obligée d'écouter sa mère. Son ingérence amènera la petite à fuguer et à se retrouver chez Laura. D'abord sur le canapé, puis dans son lit.

Comme dans un centrifuge, elles gravitent dans un tourbillon infernal de sentiments conflictuels, de contradictions morales, de compromis dangereux, de violence et de co-dépendance en guise de complicité.

C'est sur ce pivot-là que la vie des deux filles-femmes amorce un périlleux tournant. Comme dans un centrifuge, elles gravitent dans un tourbillon infernal de sentiments conflictuels, de contradictions morales, de compromis dangereux, de violence et de co-dépendance en guise de complicité. Elles en sont peut-être conscientes, mais la louve est plus rusée. Imprégnée d'une saumure psychologique toxique allant de la perversion narcissique à l'automutilation et au trouble de la personnalité probablement limitrophe, Laura est habile dans le mode opérationnel manipulateur qui remet la faute constamment sur l'autre. Lorsque Eva tente de partir, Laura la met au pied du mur : « J'ai menti à la police! C'est pour toi que j'ai fait ça! Pour te protéger! » [...] « Qui va te croire, toi? C'est moi qui décide ce que tu fais! » Et Éva, faute d'expérience et d'amour propre, glisse dans la culpabilité et la soumission. Elle est prise entre la peur et la compassion, et devient la prisonnière affective de l'autre.

La force du film, c'est de montrer que les violences que l'on associe le plus souvent aux hommes sont ici le fait d'une femme. Bien que le scénario ne soit pas basé sur une histoire vraie — les réalisateurs ont cherché de telles situations, mais n'en ont pas trouvé parmi les crimes reportés —, les mêmes dynamiques se retrouvent dans toutes les relations de violence, disent-ils. Ils ont donc inventé la situation. Leur but étant d'explorer les côtés plus sombres de l'être humain, et d'amener le spectateur à tenter de comprendre le personnage de Laura, plutôt que de le juger.

C'est réussi dans ce cas-ci, car le scénario nous apporte des indices. Mais on peine à y croire totalement, car il manque à mon avis une dynamique importante : l'apport du père dans l'histoire de la fille.

Il y a peu de personnages, et celui de Laura est dominant, par son importance dans le scénario, mais aussi par la performance hyper réaliste de Evan Rachel Wood qui incarne Laura d'une crédibilité décapante. Ce qui manque c'est le début de la fin. Soit la malfaisance du père qui, par enfouissement psychique, a détruit la vie de Laura, qui par la suite détruit celle d'Eva. C'est donc un jeu à trois, mais on ne décrit en fait que la relation entre Laura et Eva, alors qu'une partie du bourreau est aussi la victime d'un autre bourreau à peine identifié.

En effet, on ne soupçonne pas le père, joué par Denis O'Hare, car il est attentionné, patient, inquiet. On ne commence à comprendre le drame que dans la scène où Laura l'incrimine au lieu des deux hommes qui l'ont battue dans une chambre de motel où une rencontre sexuelle a mal tourné, lorsqu'elle rentre à la maison et doit expliquer ses marques de violence à Eva. On comprend que Laura a transposé son traumatisme dans l'actualité parce que la « vraie histoire » de son passé n'a jamais eu d'issue. Mais le spectateur ne voit pas ça forcément. Sur le moment, Laura a l'air d'une manipulatrice malicieuse qui vient de balancer son père par lâcheté. Ce qui nous empêche de nous attacher au personnage.

Ensuite, on a peine à croire les aveux et les excuses du père vers la fin du film, car dans la vraie vie, c'est chose rare, la contrition d'un abuseur. Et O'Hara dans ce rôle semble trop gentil, trop authentique, trop conciliant, pour un homme qui a surement exercé un pouvoir maladif sur sa fille pendant des années pour qu'elle garde le silence et maintienne la rectitude de la famille. La scène est importante, mais malheureusement peu crédible.

Emprise reste un bon film qui fait un effort louable pour raconter les dessous de la déviance d'un personnage féminin ravagé.

Emprise reste un bon film qui fait un effort louable pour raconter les dessous de la déviance d'un personnage féminin ravagé. Voir Evan Rachel Wood dans le rôle de sa carrière en vaut le détour. Elle y infuse toutes les nuances de l'effacement et de la torture mentale dans la minutie de chaque geste. Et la jeune Julia Sarah Stoneest assez solide dans le rôle de la frêle Eva, malgré quelques moments d'invraisemblance.

À mon avis, il ne manque que l'identité du prédateur pour donner un équilibre à l'univers ambigüe de la louve et du chaperon rouge. Autant dire que les ravages des abus sexuels sont comme une boue toxique qui laisse des traces profondes et invisibles sur des générations. C'est, je pense, ce qu'ont voulu nous dire les frères Sanchez.

EMPRISE – Les ravages des silences

Réalisé par Jason et Carlos Sanchez

Produit par Kim McCraw et Luc Déry (micro_scope)

Mettant en vedette Evan Rachel Wood

Julia Sarah Stone,Denis O'Hare et Maxim Roy

Emprise est la traduction française du titre original du film, Allure, offert au Québec en version originale anglaise, avec sous-titres français — heureusement, pas de doublure!