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29/11/2018 10:36 EST | Actualisé 29/11/2018 10:40 EST

«Première neige»: un spectacle dense et incroyablement créatif

Ce spectacle donne le goût à la fois de rire et de pleurer tant il est touchant, intelligent et bien réalisé.

Elvis Alatac
Comme souvent chez Maupassant, la conclusion est très amère, vraiment triste alors qu'elle se prétend heureuse.

Rires, tendresse, poésie, mélancolie, philosophie de la vie, tout est là dans Première neige, un spectacle magnifique créé par la compagnie Elvis Alatac d'après une nouvelle de quelques pages seulement écrite par Guy de Maupassant. Spécialisée dans le théâtre d'objets, la compagnie qui se produit dans le cadre du festival Les Casteliers au Théâtre aux Écuries à Montréal déploie tout son talent dans un spectacle dense et incroyablement créatif, où on a le goût de fois de rire et de pleurer en même temps, tant il est touchant, intelligent et bien réalisé.

Sur la scène, un couple d'acteurs souhaite la bienvenue aux spectateurs qui s'installent dans la salle. Les deux semblent nerveux, intimidés, ils ont le trac. C'est que, prétendent-ils, ils vont nous présenter un spectacle qui ne nous était pas réellement destiné, quelque chose qu'ils ont conçu en amateurs, pour eux et leur cercle d'intimes, pour faire face à une épreuve qu'ils ont dû traverser dans leur couple.

Nouvellement installé dans une grande maison à la campagne, loin de la ville où ils vivaient jusqu'alors, voilà qu'une visite chez le médecin apprend au couple qu'ils ne pourront pas avoir d'enfant... Tout sourire pour ne pas pleurer, ils ont avalé cette annonce comme on avale une grosse pilule amère.

Les deux acteurs performeurs, dans une mise en abyme entre leur vécu et celui de la Parisienne, amplifient la nouvelle de Maupassant en la transformant un peu.

Dans Première neige, la Parisienne gaie et heureuse de vivre — son nom n'est jamais mentionné, alors qu'elle en est l'héroïne — reçoit, elle aussi, la même annonce navrante, alors qu'elle avait déjà dû supporter un mariage arrangé avec un homme agréable au début, mais devenu assez vite distant.

Dans cette vie en Normandie, loin du Paris qu'elle aime et à la suite de la mort brutale de ses deux parents, elle souhaiterait juste que son mari lui offre un calorifère pour se réchauffer dans la grande maison remplie de courants d'air où elle passe tous ses hivers depuis qu'elle l'a épousé. Avec un calorifère, elle pourrait sans doute supporter la vie qui est la sienne, une vie de pas grand-chose: deux chiens dont elle s'occupe, une maison trop grande, la Normandie où il ne se passe rien, avec un climat difficile en hiver et si différent du ciel bleu, si bleu de Cannes et de la Côte d'Azur.

Les deux acteurs performeurs, dans une mise en abyme entre leur vécu et celui de la Parisienne, amplifient la nouvelle de Maupassant en la transformant un peu, et la mettent en scène en nous la faisant voir et entendre dans tous ses infimes détails. Ils y parviennent à l'aide de mille objets, la plupart étant ceux que tout le monde possède à la maison: une râpe à fromage, une bouteille de plastique tordue, des boites à musique, des petits jouets ordinaires, des verres, de l'eau... Tout est rendu de manière incroyablement vivante, drôle, réaliste.

Le mariage est interprété par les deux acteurs, l'un jouant le rôle du prêtre, l'autre celui de la mariée. Une caméra filme aussi en direct des images du Paris du XIXe siècle de Maupassant avec la Parisienne au retour de sa visite chez le médecin, le cauchemar qu'elle a lorsqu'elle s'assoupit dans le wagon du train en retournant chez elle... Certains moments sont saisissants de réalisme, d'autres d'une extrême drôlerie, le tout est traversé par une émotion tendre et subtile.

Comme souvent chez Maupassant, la conclusion est très amère, vraiment triste alors qu'elle se prétend heureuse.

Comme souvent chez Maupassant, la conclusion est très amère, vraiment triste alors qu'elle se prétend heureuse. On la connait d'ailleurs dès le début de l'histoire qui se déroule sous le ciel bleu, si bleu de Cannes où la Parisienne se sent paradoxalement très heureuse.


Première neige, du 28 au 30 novembre 2018, au théâtre aux Écuries, à Montréal

Cet article a aussi été publié sur pieuvre.ca

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