LES BLOGUES
19/06/2018 09:33 EDT | Actualisé 19/06/2018 09:33 EDT

«Nero and The Fall of Lehman Brothers», un opéra en forme de tragédie antique présenté à Montréal

On comprend que le compositeur américain d'opéra Jonathan Dawe ait eu envie de mettre les deux tragédies en parallèle.

Ludovic Photographie

Tragique accident dû à la construction des édifices en bois dans des rues trop étroites ou acte criminel de l'empereur Néron que l'on a représenté le contemplant d'une colline en jouant de la harpe? On ne sait pas trop ce qui a provoqué le grand incendie de Rome qui survint il y a quelque 2000 ans. Conséquence de l'euphorie des marchés et de la crise des subprimes, dissimulation frauduleuse d'un énorme endettement ou refus de l'État américain de lui offrir son aide ? La faillite de la banque multinationale Lehman Brothers le 15 septembre 2008, l'une des plus grosses institutions financières qui soit, a déclenché la plus grave crise économique mondiale depuis les année 30.

Dans les deux cas, ce sont une partie des empires qui s'effondrent en provoquant un grand nombre de victimes anonymes et impuissantes, presque invisibles aux yeux de l'opinion publique. On comprend que le compositeur américain d'opéra Jonathan Dawe ait eu envie de mettre les deux tragédies en parallèle dans son œuvre intitulée Nero and The Fall of Lehman Brothers. Et le résultat est des plus réussi : un très bel opéra sur une musique actuelle mais aussi inspirée de mélodies de Haendel ou de Monteverdi, des chanteurs lyriques aux voix magnifiques et qui jouent comme au théâtre, le tout dans des décors de bureau très réalistes et sur un livret qui ne manque ni d'humour ni d'ironie.

Contrairement à un opéra classique, ce n'est pas dans une fosse inaccessible aux yeux des spectateurs que se situent les musiciens de l'orchestre, mais assis dans les cubicules d'une grande salle de bureaux grisâtres comme le sont tous les bureaux. Une harpe, une contrebasse, un violoncelle, un piano, un trombone, des violons, un saxophone... treize musiciens plus un chef d'orchestre sont installés à leurs pupitres, comme des employés qui s'agitent pour vendre et acheter les actions aux meilleurs prix.

Dans ce décor impeccable de bureaux de Wall Street au plafond bas et étouffant, on aperçoit une photocopieuse, une fontaine d'eau minérale, un ascenseur capricieux. Et tout au fond, le confortable bureau aéré et vitré du big boss, l'empereur Néron qui joue de son pouvoir auprès de son conseiller Sénèque, entre ses femmes Agrippine et Poppée, mais qui finit par être dépassé lui-même par les événements que relatent un chœur de trois de ses employés.

Ludovic Rolland-Marcotte

La structure de l'opéra ressemble en tout point à une tragédie de l'antiquité. Sur un bandeau numérique s'affichent la fluctuation des actions et la traduction en français de cet opéra chanté en langue anglaise. Le livret est à la fois comique et intéressant. « Le temps nous enseignera ce que nous avons toujours su »... En plus du plaisir et de l'émotion suscités par la beauté de la musique et de l'interprétation des chanteurs et des musiciens, on ressent à quel point – dans les événements relatés - les acteurs de ce milieu de l'argent ont pu être grisés par les bons résultats, quand bien même ils savaient qu'ils étaient artificiels.

Mais l'euphorie n'a qu'un temps, les agences de notation s'en mêlent et l'empire s'effondre. « C'est comme si Rome vendait le Vatican aux Japonais pour qu'ils en fassent un hôtel, et qu'ils engageaient le Pape comme bagagiste ». Néron est accusé de malversation et se défend comme il peut. Le livret offre même des extraits d'audience du Sénat post faillite.

En une heure trente de spectacle mené au rythme des courtiers sur les marchés financiers, dans le sous-sol de l'église Notre-Dame-du-Saint-Rosaire où l'opéra est proposé pour pouvoir déployer sa scénographie particulière, Nero and The Fall of Lehman Brothers nous donne à comprendre l'atmosphère et l'esprit de cette crise que nous avons certes vécue en direct mais sans forcément la ressentir de l'intérieur. Un spectacle vraiment original et extrêmement réussi, grâce aussi à une mise en scène et une distribution de la meilleure qualité.

Nero and The Fall of Lehman Brothers, du 14 au 17 juin 2018 à la salle Guillet de l'église Notre-Dame-du-Saint-Rosaire (800 rue du Rosaire) de Montréal

Opéra de Jonathan Dawe

Avec : Geoffroy Salvas (Néron), Molly Netter (Poppée), Shea Owens (Sénèque), Allegra De Vita (Agrippine), Matt Boelher, Bruno Roy, Arthur Tanguay-Labrosse (Chœur des traders)

Mise en scène Maxime Genois

Direction musicale Hubert Tanguay-Labrosse

Décors Félix Poirier

Costumes Constance Chamberland

Éclairages Hugo Dalphond

Instrumentistes: Valentin Bajou, Alexis Basque, Catherine Chabot, Lucy Chen, Antonin Cuerrier, Matt Dupont, Simon Jolicœur, Brandyn Lewis, Nikita Morozov, Amina Tébini, Gaspard Tanguay-Labrosse, Lindsay Roberts et Abby Walsh

Information : http://bopbop.ca/

Cet article a aussi été publié sur info-culture.biz