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09/10/2018 12:35 EDT | Actualisé 09/10/2018 12:38 EDT

«Manifeste de la Jeune-Fille»: exposé sur le caractère pitoyable de notre condition humaine

Dans cet univers où l'«avoir» satisfait le besoin de «paraître» de chacun, on oublie peut-être l'«être».

Le concept de «Jeune Fille» nous représente tous, hommes et femmes de tous âges. Nous partageons avec lui l'innocence et la naïveté de croire que nous pouvons nous distinguer des autres, alors que nous nageons plutôt dans un monde d'indifférence où nous ne valons rien ou presque.
Valérie Remise
Le concept de «Jeune Fille» nous représente tous, hommes et femmes de tous âges. Nous partageons avec lui l'innocence et la naïveté de croire que nous pouvons nous distinguer des autres, alors que nous nageons plutôt dans un monde d'indifférence où nous ne valons rien ou presque.

L'être humain est un drôle d'animal. À la fois grégaire - il tend, sans s'en apercevoir, à suivre docilement les impulsions du ou des groupes auxquels il ne peut s'empêcher d'appartenir - et aussi se voulant libre et non conformiste, convaincu que les idées qui lui traversent l'esprit et qu'il exprime à voix haute sont totalement originales, certainement pas inspirées par son environnement et encore moins télécommandées par son groupe.

À ce paradoxe, il faut ajouter que l'humain a un besoin insatiable d'amour. Il se questionne sa vie durant sur le sens de son existence. L'enthousiasme et l'optimisme qu'il ressent spontanément dans sa jeunesse, convaincu que le monde lui appartient, le quittent bien souvent avec le temps et au fur et à mesure des épreuves qu'il traverse...

Dans un décor de boutique de mode de luxe, le texte d'Olivier Choinière développe le concept de «Jeune-Fille» qui nous représente tous.

Dans un décor de boutique de mode de luxe, le texte d'Olivier Choinière développe le concept de «Jeune Fille» qui nous représente tous, hommes et femmes de tous âges; l'être humain, en somme. Nous partageons avec lui l'innocence et la naïveté de croire que nous pouvons nous distinguer des autres, alors que nous nageons plutôt dans un monde d'indifférence où nous ne valons rien ou presque.

Le concept de «Jeune-Fille», qui représenterait le capitalisme (cela reste à voir), est inspiré des magazines censés s'adresser aux jeunes filles, dont on admet qu'elles consacrent un budget conséquent à se faire belles à coup de vêtements et de maquillages tendances. Celles qui n'ont de cesse de vouloir «changer le monde» avec toutes sortes d'ambitions écologiques, qui se soucient de leur bien-être personnel en renonçant au gluten, en méditant et qui sont friandes d'horoscopes ou de tests pseudo-psychologiques qui leur permettront, espèrent-elles, de mieux se connaître et de rencontrer l'amour.

Trois hommes et quatre femmes de différents âges incarnent les «Jeunes-Filles». Ces sept brillants artistes apparaissent dans différentes saynètes commençant toutes à peu près de la même manière: «Ça va? Super bien. Et toi? Super bien. À part ça?»...

On reconnaît là les paroles creuses qu'il nous arrive tous d'échanger et qui nous servent à initier un contact avec autrui.

Et comme il faut à la fois s'agréger et «paraître», le geste s'ajoute à la parole. Tous les protagonistes sont constamment en représentation, changent sans arrêt de vêtements et se mirent dans le miroir des spectateurs pour vérifier qu'ils sont au meilleur de leur aspect physique.

Après quoi, selon le thème de la saynète, des paroles plus personnelles, semble-t-il, sont prononcées. En fait, ce sont des lieux communs dont tout le monde use plus ou moins. Toutefois, ils finissent inévitablement par agacer l'entourage, quand celui ou celle qui les diffuse est trop écouté, et donc mis en vedette par les autres, dont le narcissisme finit par en être heurté.

Le texte, très drôle en raison de son abondante autodérision, est parfaitement rendu par les acteurs, et donne énormément à penser.

La scénographie, très bien orchestrée, met en valeur de nombreux costumes souvent extravagants et des vidéos qui projettent visuellement les paroles normées qui sont prononcées. De courts films d'actions collectives, auxquelles les protagonistes participent sans forcément suivre le libre arbitre auquel ils croient, viennent soutenir la qualité du texte. Ce dernier, très drôle en raison de son abondante autodérision, est parfaitement rendu par les acteurs, et donne énormément à penser. La pièce est à la fois intelligente et distrayante (peut-être un peu trop longue par moments, surtout la saynète finale), et on en sort la tête pleine de réflexions.

La pièce, qui avait obtenu un succès mérité lors d'une série de représentations au théâtre Espace Go à l'hiver 2017, part à présent en tournée. Je ne crois pas, comme on l'a souvent dit, qu'elle fasse vraiment réfléchir au capitalisme. Elle expose plutôt le caractère sans doute assez pitoyable de notre condition humaine.

Ce qui est montré dans la pièce n'est pourtant pas une caricature. Il suffit d'observer autour de soi, ou d'être honnête avec nous-mêmes, pour s'en apercevoir. Mais, dans cet univers où l'«avoir» satisfait le besoin de «paraître» de chacun, on oublie peut-être l'«être». Le fait d'exister est l'aspect probablement le plus prometteur de l'humain, non pas pour changer le monde, mais pour aider à l'améliorer un peu.


Manifeste de la Jeune-Fille, le vendredi 5 octobre 2018 au théâtre Outremont, à Montréal.

Texte et mise en scène: Olivier Choinière;
Distribution: Raymond Cloutier, Stéphane Crête, Muriel Dutil, Joanie Martel, Catherine Paquin-Béchard, Isabelle Vincent et Sébastien René.

Cet article a aussi été publié sur info-culture.biz