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19/10/2018 12:00 EDT | Actualisé 19/10/2018 12:05 EDT

«Chapitres de la chute »: la pièce à ne pas manquer cet automne

La pièce interprétée par six acteurs magnifiques, bénéficie d'une mise en scène des plus originales et qui ajoute à l'humour du texte.

La confiance, c'est le mot clé qui sillonne toute la saga de cette familiale, et en particulier la confiance en leur Dieu.
Yanick Macdonald
La confiance, c'est le mot clé qui sillonne toute la saga de cette familiale, et en particulier la confiance en leur Dieu.

Environ 848 pages pour le roman Les frères Lehman, 4h30 minutes (deux entractes compris) pour la pièce Chapitres de la chute, autant dire que l'œuvre est très riche, et j'ajouterais qu'elle est particulièrement intéressante et divertissante. L'Italien Stefano Massini a commencé par le roman, même s'il est sorti après la pièce. Et pour ce faire, il a lu tout ce qu'il a pu trouver sur les Lehman, la famille et la banque. Car il voulait que son roman, et donc sa pièce, soit conforme à la réalité. Les deux sont très originaux dans la mesure où, si le roman est entièrement rédigé en vers, la pièce ne contient quasiment aucun dialogue... Cette saison, le théâtre de Quat'sous a souhaité présenter cette pièce ambitieuse au public montréalais, et il a eu raison.

L'histoire d'un immigrant juif

En septembre 1844, Henry Lehman quitte pour toujours la ville allemande de Rimpar, et débarque à New York. C'est un immigrant juif de 23 ans sans le sou, qui a perdu 8 kg durant sa traversée de 45 jours en bateau. En Alabama, où il s'installe, il parvient à ouvrir une minuscule boutique pour laquelle il a contracté des dettes, des hypothèques et signé des traites à n'en plus finir, et il vend laborieusement de la confection et du coton.

Deux ou trois ans plus tard, ses deux jeunes frères Emmanuel et Meyer le rejoignent l'un après l'autre pour travailler avec lui. Et voilà que pour la première fois, l'enseigne des Lehman Brothers, en belles lettres jaunes sur fond noir, est érigée en devanture de leur modeste magasin. Entre ce moment et septembre 2008, date de la mise en faillite de la banque Lehman Brothers, 160 ans se sont écoulés, ainsi que beaucoup d'événements: décès, mariages, naissances, Bar Mitzvah, périodes de paix et de guerre, périodes de stabilités et de crises, mais aussi de réussites et de désastres du point de vue des affaires de la famille. Henry, ses deux frères et sa descendance ont vendu du coton, du charbon, du café, de l'acier, du pétrole, des armes, du tabac, des télévisions, des ordinateurs... et ils ont surtout inventé un métier qui n'existait pas encore, celui d'intermédiaire basé sur la confiance.

La confiance, c'est le mot clé qui sillonne toute la saga de cette familiale, et en particulier la confiance en leur Dieu.

Les Lehman sont juifs. Leur vie est rythmée par les rituels du judaïsme et, plus que cela, les textes sacrés qu'ils ont toujours connus et entendus et qu'ils se transmettent depuis 3000 ans les ont convaincus que même dans l'adversité, la vie ne peut pas les abandonner à condition qu'ils cherchent et découvrent une voie de sortie. Toute la pièce est ponctuée de ces fêtes, de ces rites, de ces maximes des anciens, de ces petites phrases de remerciements pour les bonnes choses qui leur arrivent et de refus du découragement au moment des plus terribles épreuves, quand bien même elles semblent insurmontables. Confiance et crédit sont des mots dérivés. Et l'on sait que monnaie et crédit sont aussi de la même nature...

Les Lehman ont su faire de l'argent, beaucoup d'argent. L'histoire de leur famille, avec la mise en exergue des quelques figures marquantes du monde de leurs affaires, en dit autant sur les Lehman que sur l'histoire des États-Unis où elle se passe et à laquelle elle est intimement liée. En 160 ans, les Lehman, tout différents qu'ils étaient et souvent très opposés dans leurs opinions et leurs caractères, ont conservé quand même ce cap de tenter de faire toujours mieux et plus que la génération qui les avait précédés, qu'ils trouvaient dépassée. Tant qu'on gagne, on joue. Et lorsque l'on perd, c'est un nouveau départ et une opportunité de jouer un nouveau jeu d'où l'on tentera de sortir gagnant.

Cette attitude est à peu près celle que tout le monde adopte. Le désir de réussite est on ne peut plus humain. Reste qu'il faut sans doute parfois s'interroger sur le poids de ses actes, mais qui le fait vraiment à part ceux qui jugent et qui savent la fin de l'histoire?

La pièce, interprétée par six acteurs magnifiques, bénéficie d'une mise en scène des plus originales et qui ajoute à l'humour du texte.

On cherche en général à adapter le sexe, le physique et l'âge des acteurs avec les rôles qu'ils interprètent. Ce n'est absolument pas le cas ici et grâce au talent des acteurs, cela produit un résultat superbe, jubilatoire et vraiment réussi. Pas de dialogue, donc. Disons qu'il n'y en a presque pas, mais que la qualité du texte fait que la narration donne merveilleusement à voir tout un décor absent, mais qui défile quand même grâce aux mots, à la confiance que l'on peut avoir en eux...

Une foule de petits détails dans le jeu des acteurs formidables fait que les 4h30 du spectacle défilent à toute allure. Découpées en trois parties de 1h10, ces 160 années de vie américaine, au cours desquelles on assiste à l'évolution de ce pauvre immigrant en empire, sont tout à fait éclairantes sur bien des aspects de la vie, et porteuse de bien des réflexions. Chapitres de la chute au théâtre de Quat'Sous, c'est une pièce qu'il ne faut pas manquer cet automne...


Chapitres de la chute, du 16 octobre au 3 novembre 2018 au Théâtre de Quat'Sous à Montréal
Une coproduction du Théâtre de Quat'Sous, de Terre des hommes et de Cœur battant

Cet article a aussi été publié sur info-culture.biz