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04/05/2018 09:00 EDT | Actualisé 07/05/2018 09:08 EDT

Dire que l’université est en ruines suppose qu’un jour elle se portait bien

L’université ne doit pas renaître, elle doit se trouver, continuellement se réinventer et surtout résister.

PeopleImages via Getty Images

L'université est en ruines dit-on: commodifiée, macdonalisée, uberisée, marketizée... elle a aujourd'hui tous les attributs d'une entreprise privée. Elle dépend d'investisseurs, elle subvient aux désirs de ses étudiants/clients et vend des diplômes (et des produits dérivés: chandails, tasses, cotons ouatés, stylos floqués). Je suis la première à être d'accord avec ces analyses et à regarder d'un mauvais œil le commis au registrariat qui me tend un relevé de notes au cout de 10$ - me rendant compte alors que je fais partie de cette machine infernale qui ploie sous le poids du grand capital. Cependant, quelque chose dans le terme « ruines » me dérange.

Dire que quelque chose est en ruines signifie que cette chose fut debout. Donc dire que l'université est en ruines suppose qu'un jour elle se portait bien. Réfléchissons quelques instants à cela. Les premières formes universitaires ont vu le jour au Moyen-Orient autour du IXe siècle apr. J.-C. avec comme volonté de conserver et de diffuser un savoir. En Europe, dès les premiers temps et pendant plusieurs siècles, l'université dépendait de l'Église; elle était réservée à une élite masculine qui apprenait les dogmes religieux et qui était soucieuse de conserver les préceptes catholiques en vue de les répandre. L'université est donc à ses débuts réservée à une minorité et elle est soumise à un pouvoir dont l'intérêt premier est de protéger ses intérêts et d'assurer son hégémonie.

L'Église perdant sa domination, l'État s'y substitut voyant dans l'université un lieu opportun pour former ses propres émissaires. L'université est alors mise progressivement sous l'autorité du régime en place qui la finance et qui décide des matières à y enseigner à travers décrets, lois et programmes ministériels. Chaque pays façonne l'université selon son régime et les intérêts des gouvernements en place.

Au XXe siècle, l'université se démocratise et ouvre ses portes au plus grand nombre; elle est désormais un passage obligé après les études secondaires et devient l'antichambre de la vie active. Au même moment, l'État de par l'ampleur grandissant de la finance se désengage de la vie publique pour laisser place aux investisseurs. L'université ne fait pas exception et les fonds privés y sont injectés.

Conceptuellement, l'université a toujours reposé sur deux idéaux : autonomie et liberté. Mais l'histoire dévoile-t-elle une institution libre et autonome? Une université soumise à l'Église, à la Nation ou aux entreprises privées n'est pas une institution libre et autonome; bien au contraire, elle est pieds et poings liés à des puissances extérieures.

Cette exploration historique m'emmène à croire que se battre contre « les ruines de l'université » n'est pas le bon combat à mener. Je propose plutôt de la repenser en la considérant comme un lieu de résistance et plus particulièrement comme une Zone à Défendre (ZAD). Pour cela, il faut se rendre à l'évidence : les idéaux sur lesquels repose l'université n'ont jamais été mis en pratique et, au lieu de pleurer sur des ruines, il faut se battre de l'intérieur pour la défendre et faire en sorte que les idéaux deviennent réalité et pour construire une institution libre et autonome dans laquelle chacune et chacun s'épanouirait.

Militer pour une université comme ZAD signifie que, nous, qui en sommes membres, devons y rester, l'habiter, résister aux forces qui l'instrumentalisent. Il ne faut pas vouloir la reconstruire, la relever de ruines imaginaires, mais l'emmener ailleurs. Il faut la faire sortir du chemin que lui impose le système en place et en faire, pour une fois dans son histoire, une institution autonome et libre de ses choix et de ses droits.

Quelques propositions pour faire de l'université une ZAD... Tout d'abord, en luttant contre la solitude de ses membres (pourquoi ne pas imaginer rédiger des thèses à plusieurs?); ensuite, en refusant le « publier ou périr » qui crée un climat de concurrence féroce et en proposant de nouvelles manières d'écrire et de faire lire nos textes. En rapprochant la recherche du milieu pour décloisonner la maison de verre dans laquelle l'université est enfermée. Enfin, en repensant avec les étudiants de nouvelles formes pédagogiques pour cocréer du savoir et réfléchir ensemble à l'avenir de cette institution.

L'université n'est pas en ruines, elle continue son chemin sous l'impulsion qui lui a été donnée dès sa création. L'université ne doit pas renaître, elle doit se trouver, continuellement se réinventer et surtout résister. L'université doit devenir un nouvel espace, une nouvelle zone, une Zone à Défendre.