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31/08/2018 13:01 EDT | Actualisé 31/08/2018 13:04 EDT

La politique, ce n’est pas Netflix, mais c’est nécessaire

À quoi bon avoir une certaine dose de lucidité, si ce n’est que pour ensuite adopter l’inaction?

Mihajlo Maricic / EyeEm via Getty Images
La scène politique est démoralisante. La campagne électorale prend des allures de cirque où s’entremêlent faux débats, partisanerie et attaques personnelles.

Les cyniques ont raison. La scène politique est démoralisante. La campagne électorale prend des allures de cirque où s'entremêlent faux débats, partisanerie et attaques personnelles. Il y a cet écart entre le discours du politicien de campagne et celui du politicien élu; cette importante fracture revient, élection après élection. On finit par s'en lasser.

Il est tout à fait légitime de répondre avec désintérêt aux appels des politiciens de voter pour eux, d'en rire et de s'en moquer, car on a parfois l'impression que c'est eux qui se moquent de nous. Ceci est d'autant plus désolant, puisque nous vivons à une époque où les écarts de richesse demeurent problématiques, les crises environnementales se multiplient, nous sommes désemparés face à l'actuelle robotisation du marché de l'emploi... la liste est longue.

Les cyniques ont peut-être raison, mais ils ont également tort

Pourquoi? Parce que l'État joue un rôle d'une importance incomparable dans notre société. Il est omniprésent, il influence chaque jour nos vies et il n'est pas près de disparaitre.

Les municipalités? Des créations du provincial. Vous conduisez une voiture? Le Code de la sécurité routière, le coût des plaques d'immatriculation, l'état des routes, tout cela est régi par le gouvernement provincial. Les enfants qui fréquentent la garderie? Des proches dans un CHSLD? À l'hôpital? L'éducation de la garderie au postdoctorat? Vous travaillez pour une compagnie fortement subventionnée (ou aucunement subventionné) par l'État? Vous voulez payer moins d'impôt? Vous percevez une aide gouvernementale, une prestation familiale, une indemnité suite à un accident de travail? Vous croyez que les activités des entreprises devraient être plus ou moins encadrées en matière d'environnement? Devrait-on augmenter le salaire minimum? Oui? Non?

Comment commercialiser le cannabis, soudainement légalisé? Et la SQ? La SAQ? La SAAQ? Tous ces secteurs sont sous le contrôle de l'État québécois. Vos vies - que cela vous plaise ou non - sont influencées par les actions du parti qui prendra le pouvoir le lundi 1er octobre 2018, en contrôle d'un État dont les revenus s'établissaient à 106,3 milliards en 2017-2018. Et qui possède plusieurs centaines de milliards d'actifs. Pas une mince affaire. On ne peut l'ignorer, il est intrinsèquement lié à nos vies. Et ceux qui l'influencent pour leurs propres intérêts ou idéaux le savent très bien. D'ailleurs, ils ne considèrent pas vraiment l'abstentionnisme comme une stratégie politique viable.

Pourquoi l'abstention serait-elle la clé du changement? Je comprends qu'il s'agit d'une forme de rejet, un message qu'on veut envoyer, afin d'exprimer notre désaccord. J'ai moi-même longtemps considéré de cesser de voter. À ma défense, je me suis impliqué auprès du Parti vert (provincial et fédéral), du Bloc québécois et d'Option nationale. Je ne sais pas ce que c'est, «gagner ses élections».

Pourtant, les partis n'ont pas besoin de mon encouragement pour obtenir la crédibilité nécessaire afin de gouverner. Ils n'ont que faire de mon refus de voter. Aux États-Unis, le taux de participation aux élections de mi-mandat se situe généralement autour de 40%. Ainsi, moins de la moitié de la population vote pour les individus qui seront présents dans la Chambre des représentants. Cela ne les a jamais empêchés de siéger ou de voter des lois.

Si l'on n'était que 10% ou 5% à voter?

Une telle démobilisation serait aussi totale qu'improbable. De plus, ces abstentionnistes risquent de ne pas partager les mêmes raisons pour voter blanc. Certains, par rejet de l'existence même de l'État, d'autres parce qu'ils considèrent qu'il n'en fait pas assez. L'abstentionnisme ne fait que donner un plus grand pouvoir à ceux qui votent.

Nous sommes à l'heure actuelle, en Occident, en plein séisme électoral.

D'autant plus que nous sommes à l'heure actuelle, en Occident, en plein séisme électoral. Les vents politiques tournent, les partis traditionnels de pouvoir peinent à se maintenir. Il est indéniable que nous vivons dans une ère de changement. Le citoyen moyen est las du système actuel et on perçoit la montée de différents discours qui étaient auparavant condamnés à la marginalité. On parle de changements fondamentaux potentiels dans les structures de pouvoirs. Des choses improbables se produisent. Puis-je vous rappeler que Donald Trump a été élu président des États-Unis? D'ailleurs, certains abstentionnistes ont dû regretter leur choix, surtout les environnementalistes qui ont vu l'United States Environmental Protection Agency passer sous le contrôle des climatosceptiques.

Profitons de la mouvance actuelle afin de remodeler le monde, car vous pouvez être certain que d'autres le feront pour vous.

Ce qui me désole particulièrement, c'est de voir des individus parmi les plus critiques consciemment décider de ne pas voter, ou pire, de se retirer du dialogue social. Car ce sont parfois les plus cyniques qui ont les opinions les plus intéressantes, puisqu'ils s'éloignent souvent de la partisanerie, immunisés au «spin» proposé par les partis politiques et relayé par les militants. Ne laissons pas notre cynisme nous empêcher d'agir. Le cynique a raison, mais il n'est d'aucune aide. Le cynique n'est pas dupe, mais il peut être inutile. À quoi bon avoir une certaine dose de lucidité, si ce n'est que pour adopter l'inaction au bout du compte?

Notre rapport avec la politique est ainsi tout le contraire de notre rapport à la société de consommation, qui nous offre plaisir et satisfaction instantanément.

Au final, malgré notre parlementarisme hautement déficient qu'on doit absolument changer, je crois qu'il est nécessaire de prendre la parole et de voter, sachant que mes efforts ne vont pas résoudre nos défis par magie. Le système électoral détermine les orientations futures de notre gouvernement. Il est toutefois médiocre et frustrant. Notre rapport avec la politique est ainsi tout le contraire de notre rapport à la société de consommation, qui nous offre plaisir et satisfaction instantanément. Pourquoi me casser la tête à m'informer, m'organiser, influencer? J'ai quand même un abonnement Netflix! Heureusement pour moi, la saison du Canadien s'annonce moins palpitante que le débat des chefs.

Oui, la politique, c'est inévitablement une source de frustration, mais son importance est telle que l'on ne peut se permettre de s'en retirer, car elle va de toute façon nous ramener dans son jeu. Les victoires collectives sont les plus savoureuses, celles que l'on célèbre et dont on se souvient le plus longtemps.

Si on ne s'occupe pas de la politique, la politique s'occupe de nous. Il est de notre devoir de citoyen de s'impliquer dans la collectivité et d'en influencer sa destinée. En fait, il s'agit non seulement d'un devoir, mais bien d'une nécessité.

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