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25/09/2018 14:29 EDT | Actualisé 25/09/2018 14:46 EDT

Quel budget est le plus important: fiscal ou de carbone?

Alors que la science indique qu’il faut se préoccuper tout d’abord du budget du carbone, les deux principales formations politiques – la CAQ et le PLQ – persistent sur leur obsession du budget fiscal.

Il n’existe pratiquement pas de processus naturels qui réduiraient les concentrations de CO2. Nous avons donc un budget de carbone à partager avec les générations futures.
Tonkovic
Il n’existe pratiquement pas de processus naturels qui réduiraient les concentrations de CO2. Nous avons donc un budget de carbone à partager avec les générations futures.

Les dernières vagues de chaleur au Québec ont couté la vie à une centaine de personnes, et nous rappellent que les émissions de gaz à effet de serre sont en voie de rendre la planète invivable. Alors que la science indique qu'il faut se préoccuper tout d'abord du budget du carbone, les deux principales formations politiques – la CAQ et le PLQ – persistent sur leur obsession du budget fiscal. En ce qui concerne le PQ et QS, tous deux viennent de publier leur plan climatique. J'aimerais ici évaluer le fondement de ces plans à la lumière de la science.

Depuis 1900, la température moyenne globale de la planète a augmenté de 1oC, principalement à cause du gaz carbonique (CO2) émis lors de la combustion des carburants fossiles; selon les projections climatiques, le «business as usual» propulserait l'augmentation au-delà de 4.5oC (Groupe Intergouvernementale d'Experts en Climat 2013). En 2010, la communauté internationale s'est enfin mise d'accord pour limiter l'augmentation en dessous du seuil de 2oC et en 2015, 196 pays ont signé l'accord de Paris recommandant plutôt un seuil sécuritaire de 1,5oC. Néanmoins, leurs promesses étaient si faibles que – même si tenues – la température moyenne dépasserait le seuil très dangereux de 3oC. Depuis, au lieu de diminuer vers zéro, les émissions globales ont plutôt continué à augmenter (+1,4% en 2017).

Il n'existe pratiquement pas de processus naturels qui réduiraient les concentrations de CO2. Nous avons donc un budget de carbone à partager avec les générations futures.

Il n'existe pratiquement pas de processus naturels qui réduiraient les concentrations de CO2. Nous avons donc un budget de carbone à partager avec les générations futures. À partir d'aujourd'hui, pour respecter le seuil de 2oC, nous devons limiter les émissions au plus à 550 milliards de tonnes de CO2 [1]. C'est l'équivalent de 10% des réserves tenues par les compagnies d'énergie fossile et - au taux d'émission actuel - ce budget sera atteint d'ici 16 ans (pour la cible de 1,5oC, huit ans suffiront). Il est donc indispensable que les futurs gouvernements respectent non seulement des budgets fiscaux, mais également des budgets de carbone. Alors que le PQ vient de proposer un rafraichissant « virage vert », seul le plan de transition énergétique de Québec Solidaire reconnait le rôle primordial du budget du carbone en l'intégrant dans son plan.

Le défi de décarboniser l'économie – la transition énergétique – est immense. Depuis 1990 les émissions québécoises ont été réduites de 9%, mais pour atteindre la cible de 95% de réduction en 2050 - nécessaire pour respecter le seuil de 2oC - nous devons réaliser cette même réduction de 9% chaque année pendant les 32 prochaines années. En comparaison, le «Plan d'Action» du gouvernement québécois prévoit une réduction de 3,1% par année pour atteindre 37,5% en 2030. En attendant, selon diverses études, le Québec est déjà en voie de rater sa cible - pourtant timide - pour 2020.

Le seul moyen d'allonger le budget du carbone serait le déploiement de technologies dites «d'émissions négatives», qui enlèvent le CO2 de l'atmosphère.

Le seul moyen d'allonger le budget du carbone serait le déploiement de technologies dites "d'émissions négatives", qui enlèvent le CO2 de l'atmosphère. Le plus prometteur est le BECCS (Bio-Energy Carbon Capture and Storage): une combustion de biomasse associée à la capture et au stockage du carbone émis. Des scénarios typiques proposent qu'une superficie d'une à deux fois la taille de l'Inde soit plantée d'arbres (ou autre biomasse). Ces plantes seront régulièrement récoltées et brulées dans des centrales qui captureront le CO2 et qui ensuite l'enfouiront sous terre pendant des millénaires.

Alors que la viabilité des émissions négatives est très spéculative, elle permettrait de compenser les émissions positives et donc aux économistes d'être faussement rassurants. Dans le jargon du milieu, miser ainsi sur ces technologies du futur pour sauver le climat constitue «un danger moral».

Un des outils nécessaires est de mettre un prix sur le carbone, c'est-à-dire d'appliquer le principe du «pollueur payeur».

Il faut donc réellement démarrer la transition. Un des outils nécessaires – et pratiquement le seul compatible avec l'économie néolibérale - est de mettre un prix sur le carbone, c'est-à-dire d'appliquer le principe du «polluer payeur». Pour l'instant, notre gouvernement mise sur sa bourse du carbone ce qui nous fait tous payer pour le déploiement des technologies vertes... en Californie!

Heureusement, d'autres choix sont possibles. En effet, plusieurs systèmes qui taxeront plutôt les riches - et qui ont de beaux potentiels de redistribution - sont à notre portée: les systèmes dits de «fee and dividend» dans lesquelles l'argent récolté (le «fee») sur le carbone est redistribué directement sous forme de «dividendes» de façon à bénéficier aux moins nantis.

Depuis 40 ans les prophètes du néolibéralisme nous abreuvent des vertus des "marchés libres" et de la liberté des capitaux de maximiser leurs profits, ils trouvent un prix sur le carbone répugnant. Mais la transformation nécessaire et profonde vers une économie verte exige des mesures encore beaucoup plus radicales.

Nicolas Hulot l'a bien compris: l'avènement d'un «capitalisme vert» n'est qu'une chimère. Au contraire, cette immense transition exige une planification économique, un contrôle démocratique de l'économie: une véritable mise au pas du marché.


Notes:

[1] Ce budget est pour une probabilité de 66% de rester en dessous du seuil. Ces chiffres représentent une mise à jour de ceux de: Anderson, K. Duality in climate science. Nature Geoscience 8, 898-900 (2015). Le budget de 1,5oC est environ la moitié de celui de 2oC et le nombre d'années est calculé sur la base de notre taux actuel d'émissions de 32,5 milliards de tonnes de CO2. Voir aussi: Anderson, K. & Peters, G. The trouble with negative emissions Reliance on negative-emission concepts locks in humankind's carbon addiction. Science 354, 181-182 (2016).

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