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16/02/2018 09:00 EST | Actualisé 16/02/2018 09:00 EST

Au duo Martineau-Bombardier: les filles sont réveillées!

Pour eux, la mise au jour des comportements abusifs de Ghomeshi et de Larose permet d’en apprendre davantage sur les femmes.

eternalcreative via Getty Images

Le 5 février dernier, au lendemain de la publication dans La Presse d'une enquête accablante exposant les allégations « d'abus de pouvoir, d'inconduites sexuelles et de conflit d'intérêts » avancées par d'ex-étudiantes à l'endroit de Jean Larose, professeur de littérature à la retraite et intellectuel respecté, Denise Bombardier publiait une chronique dans le Journal de Montréal exhortant les étudiantes « belles et cultivées » à se montrer moins « naïves » et à éviter le piège de la « flatterie » que leur tend ce genre d'« intellectuel en rut ». Cette chronique rappelle étrangement celle de Richard Martineau publiée dans le même journal en 2016 dans la foulée du procès de Jian Ghomeshi. Il est d'ailleurs plutôt cocasse de remarquer que ces deux chroniques portent exactement le même titre : « Réveillez-vous, les filles! », ce qui nous a inspiré une petite étude comparative.

Tout d'abord, on ne peut manquer de constater que les deux chroniqueurs ont choisi une entrée en matière semblable. Pour eux, la mise au jour des comportements abusifs de Ghomeshi et de Larose permet d'en apprendre davantage sur les femmes.

Denise Bombardier : « Ces dénonciations [de Jean Larose] [...] permettent de saisir les faiblesses et la naïveté de ces étudiantes belles, cultivées et pâmées devant leur idole. »

Richard Martineau : « S'il y a quelque chose que le procès de Jian Ghomeshi et l'histoire des ados fugueuses nous apprennent, c'est que même après un demi-siècle de féminisme, les femmes (enfin, une bonne partie des femmes, ne généralisons pas) manquent de confiance en elles. Qu'est-ce qui pourrait expliquer, sinon, que tant de femmes et tant de jeunes filles soient attirées par des hommes qui les frappent, les insultent, les rabaissent, les exploitent et les humilient? »

Denise Bombardier annonce ses couleurs d'entrée de jeu : il s'agira de faire la leçon à ces filles naïves. Quant à Richard Martineau, s'il poursuivait autrement sa chronique, par exemple en explorant quelles pourraient être les raisons culturelles, sociales ou familiales de ce manque de confiance qui conduit « tant de femmes » à se laisser subjuguer par le premier « beau parleur [qui] les complimente » plutôt que de s'amouracher de « gars doux et gentils », s'il se demandait parallèlement pourquoi tant d'hommes ont à l'inverse tendance à se surestimer ou à trouver attirantes les filles fragiles et vulnérables, on lui pardonnerait volontiers, mais il se refuse à utiliser ses forces intellectuelles pour appréhender le phénomène, il se morfond plutôt devant « un des grands mystères de la vie ».

Qui plus est, les deux chroniqueurs ont en commun d'inviter les filles – et seulement les filles – à un examen de conscience. « C'est quoi, votre problème, les filles? », demande Martineau, tandis que pour Denise Bombardier, la question qui se pose est celle-ci : « À quel moment des filles majeures et vaccinées vont-elles cesser d'être naïves, de croire en somme à la pureté des hommes – ici une personne en situation d'autorité et infiniment plus âgée qu'elles –, qui leur trouvent des qualités exceptionnelles, qui les distinguent du reste de la classe ? »

Une réelle parenté d'esprit apparaît ici dans la propension à mettre la responsabilité du côté des plaignantes.

Une réelle parenté d'esprit apparaît ici dans la propension à mettre la responsabilité du côté des plaignantes. Retenons nos commentaires et limitons-nous à cerner la logique interne de ces deux chroniques qui semblent former un tout.

« Tu prends un gars qui est gros, moche et vieux, et fortes sont les chances que, malgré son apparence, le gars ait confiance en lui », écrit Martineau. Je note ici l'absence de mention de l'intelligence ou de la stupidité de l'homme en question et je traduis ainsi : un homme, même vieux et laid, a peu de chances de douter de son intelligence. Martineau poursuit : « Tu prends une fille qui est super belle, super intelligente et super sexy, et fortes sont les chances que, malgré son apparence et ses talents, la fille n'ait pas confiance en elle ». Ici, au contraire, on fusionne beauté, sex-appeal et intelligence, apparence et talents. Il revient à la charge quelques lignes plus loin : « Pourquoi même les filles les plus brillantes, les plus belles et les plus talentueuses manquent-elles de confiance en elles? » Une nouvelle fois, beauté et intelligence apparaissent côte à côte et la combinaison, selon Martineau, devrait être un gage de confiance et d'estime de soi. Pourquoi donc n'est-ce pas le cas?

Ce mystère qui reste entier pour Martineau, Denise Bombardier semble l'avoir percé malgré elle. Elle parle des présumées victimes de Larose comme de « jeunes femmes instruites se réclamant certainement du féminisme » et les qualifie de « belles et cultivées » dans un amalgame semblable à celui de Martineau. Elle les décrit également comme « pâmées devant leur idole » alors que le lecteur attentif remarque qu'elle, qui a pourtant vu neiger, se pâme semblablement en le dépeignant en ces termes : « intellectuel de haut niveau », « pédagogue charismatique », « essayiste brillant » « à l'intelligence supérieure ».

Par ailleurs, elle sert des reproches à ces étudiantes prometteuses qui ne se sont doutées de rien en entrant dans un bureau à la lumière tamisée où trônait un canapé géant, mais ne se demande pas une seconde pourquoi l'Université considérait comme normal un tel aménagement. Qu'auraient dû faire les étudiantes selon elle? Refuser d'y entrer alors que les bureaux des professeurs constituent une prolongation de l'espace de la classe? Ou demander qu'on les y accompagne?

Pire encore, sa réflexion débouche sur ce formidable appel à la lucidité : aujourd'hui, dans une société féministe comme la nôtre, les étudiantes universitaires ne devraient-elles pas être suffisamment brillantes, cultivées et instruites des choses de la vie pour comprendre que quand leur professeur dont le rôle est de former leur esprit les « distingue », quand il leur trouve des « qualités exceptionnelles » ou qu'il daigne les prendre pour « des interlocutrices intellectuelles légitimes », elles ne devraient pas s'illusionner : c'est de la frime, on n'en veut « qu'à leur chair encore tendre et fraîche ».

M. Martineau, voici une partie du mystère éclairci : tant qu'on raisonnera ainsi, tant qu'on demandera aux filles d'être assez brillantes pour ne pas le croire quand on leur dit qu'elles le sont, il ne faudra pas s'étonner que, même belles et sexy, elles manquent de confiance et d'estime d'elles-mêmes.

Quant au duo Martineau-Bombardier, il convient de le rassurer : les filles sont bel et bien réveillées et n'ont pas l'intention de se rendormir.

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