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16/06/2015 10:06 EDT | Actualisé 16/06/2016 05:12 EDT

Porte-parole malgré moi

«Qu'est-ce que tu penses, toi, de ces jeunes du Collège de Maisonneuve partis combattre en Syrie? Pourquoi est-ce qu'ils partent là?»

Jeanne est une dame que je croise régulièrement alors que nous nous portons bénévoles auprès d'enfants. C'est une charmante femme du troisième âge. Au gré des conversations, on parle souvent météo, mais aussi de mes projets, pour lesquels elle m'encourage constamment, et je prends des nouvelles de sa vie.

Cette semaine, dès qu'elle me voit, elle pose ce qu'elle a entre les mains en me disant qu'elle veut me parler de quelque chose. Tout sourire, je lui demande d'abord comment elle va.

«Qu'est-ce que tu penses, toi, de ces jeunes du Collège de Maisonneuve partis combattre en Syrie? Pourquoi est-ce qu'ils partent là?»

Ah... c'est que ce n'est pas spécialement mon champ d'expertise. Ce que j'en pense?

Les actes de terrorisme, leur menace ainsi que la radicalisation de jeunes qui quittent pour la Syrie ont ébranlés, avec raison, bon nombre de Canadiens. Les projets de loi de surveillance accrue du gouvernement conservateur en découlent d'ailleurs.

Les citoyens canadiens aussi en vivent les tensions au jour le jour. Les Canadiens de confession musulmane, eux, sont approchés tels les porte-paroles de l'organisation État islamique. Comme si nous savions ce qui peut bien passer par la tête de ses adeptes! Nous n'en savons rien.

Comme on le dit, l'arbre qui tombe fait plus de bruit que la forêt qui pousse. Et c'est sur lui que l'attention se porte et qu'il nous faut alors s'exprimer.

Ces élèves, donc, je n'ai aucune idée de ce qui peut bien leur passer par la tête. Je ne me suis pas renseignée sur le sujet, faute de temps et d'intérêt.

Je suis tout de même face à Jeanne qui attend des explications. Mes explications. À titre de quoi exactement à ses yeux?

Comme il s'agit d'un sujet sensible sur lequel je ne me suis pas arrêté, je ne propose ici aucune piste de réflexion sur leurs agissements.

Toutefois, on aurait dit que j'avais un devoir de répondre à Jeanne, du fait que ces jeunes et moi partageons une religion - bien que l'on ne l'interprète pas de manière similaire. Je devais alors répondre en leur nom, si je puis dire.

Je n'ai pas su le faire. Je ne suis pas satisfaite de la réponse que je lui ai donnée. Je me suis trouvée prise au dépourvu et n'ai pu que faire référence à un reportage qu'une amie m'a envoyé quelques jours plus tôt. J'ai donc évoqué ce documentaire sur des enfants soldats de l'État islamique diffusé sur la chaîne française Canal Plus. Les enfants, c'est la raison pour laquelle je l'ai regardé. C'est leur sort qui me préoccupe bien plus.

Je n'ai pas donné de réponse à sa question. À moins qu'elle ne voulait s'assurer, et se rassurer, que je ne comprends ni ne cautionne un tel geste.

Pas de réponse parce que mes origines ne suffisent pas pour faire de moi la personne la plus à l'affût de la conjoncture du Moyen-Orient.

C'est que des questions me sont venues à l'esprit dans les heures suivant la conversation. Dois-je m'attendre à me faire poser la question encore souvent? Et alors m'informer sur le sujet en vue d'être préparée, puisque que je fais office de porte-parole à mon insu?

Je ne me suis jamais attardé à la question par après, car je refuse ce rôle.

Malgré tout, j'apprécie le fait que Jeanne ait discuté avec moi plutôt que de d'y aller d'un amalgame simpliste. Je crois sincèrement que pour mettre fin au malaise musulman, comme on l'a déjà nommé, le dialogue est la clé. Puisque l'État islamique ne se gêne pas pour prétendre représenter l'islam, autant en discuter pour démentir leur ambition. Quitte à ne pas avoir de réponse.

Enfin, je comprends tout à fait les interrogations, car je les partage, sur les jeunes qui rejoignent leurs rangs. Je conçois aussi que je suis la seule musulmane dans l'entourage de Jeanne avec qui elle ait pu aborder le sujet en se sentant libre de parler.

Je tiens ici surtout à exprimer que les scènes du genre sont le quotidien des musulmans, souvent au pied du mur. Non pas que j'en sois exaspérée, mais quelque peu agacée de ces préjugés qui me pèsent.

Lorsqu'il arrive des atrocités, on ne questionne ni les coreligionnaires ni ceux qui partage la culture de l'accusé - sauf si ce dernier se prétend musulman. Alors là, le blâme nous pèse tous.

Je voulais mettre en lumière ce déchirement que l'on ressent régulièrement lorsqu'on nous questionne sur de tels enjeux qui nous sont si éloignés. D'autant plus que l'on se défend à qui veut bien l'entendre que l'islam n'a rien à voir avec cela.

Loin de moi le sentiment de victimisation. J'ose simplement espérer qu'un jour on me demandera mon opinion sur des questions d'intérêt public autres que les débats ayant trait de loin ou de proche à la religion. À titre de citoyenne, et non comme la représentante de «l'autre».

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