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19/08/2015 11:28 EDT | Actualisé 19/08/2016 05:12 EDT

Les élections au Canada et le dilemme de la «sacrée» communauté

Les immigrants issus des pays arabes et musulmans représentent autour de 5% de la population totale du Canada. Quel est leur poids réel dans les élections provinciales et fédérales?

S'il est admis que les immigrants sont acquis «naturellement» aux partis libéraux de la province et de la fédération depuis toujours - feu Jacques Parizeau en savait quelque chose -, il n'en demeure pas moins vrai que les changements politiques au Québec et, surtout, les changements dans la politique étrangère du Canada ces dernières années, peuvent amener les citoyens d'origine arabe et musulmane à réfléchir deux fois avant de se prononcer, et peut-être à ne plus voter automatiquement en faveur des libéraux.

Les immigrants issus des pays arabes et musulmans, toutes origines confondues, représentent autour de 5% de la population totale du Canada. Quelque 300 000 électeurs. Quel est leur poids réel dans les élections provinciales et fédérales?

Leur nombre n'influe certainement pas sur le résultat des élections à l'échelle du pays, mais leur concentration dans les grandes villes peut favoriser un parti sur un autre.

Raison pour laquelle, à l'approche de la date des élections, on voit de plus en plus de personnalités politiques de tous bords courtiser les membres de cette «communauté». À l'image du premier ministre Harper, du leader de l'opposition Mulcair et de Trudeau, qui multiplient les visites aux mosquées, participant à des iftars collectifs réduisant ainsi les électeurs d'origine de pays musulmans à un troupeau de fidèles, insinuant, en fait, qu'ils forment bel et bien une communauté unie - même s'ils proviennent de 59 pays différents, depuis l'Indonésie jusqu'au Maroc, et depuis la Turquie jusqu'au Sénégal - et que les imams et autres muphtis et prédicateurs sont bel est bien leurs représentants légitimes.

Quant à la problématique du chômage et de la marginalisation de leurs concitoyens, ils reconnaissaient tous le constat, dénonçant du bout des lèvres une discrimination qu'ils ne comprennent pas.

Et que préconisent leurs partis pour pallier cette flagrante injustice? La réponse est venue d'abord sous forme de grognements et d'un langage corporel très expressif, visages fermés, regards fuyants et bouches balbutiantes, cherchant la juste posture pour ne pas dire des platitudes selon les termes de monsieur Daniel Green, le candidat du Parti Vert. Ce dernier n'est pas allé par trente-six chemins, il dit avec une grande honnêteté qu'il ne savait pas comment résoudre ce problème, ajoutant: «J'ai honte de mon pays, c'est une discrimination abjecte».

Les deux autres politiques (Tyron Benskin, député du NPD, et Marc Miller, candidat du PLC) ne savaient pas non plus, malgré leurs justifications, invoquant les prérogatives et les compétences des différents paliers du gouvernement. Ce n'est «malheureusement» pas du ressort du fédéral, jubilent-ils.

Sachant que cette «sacrée» communauté est très sensible à la question de l'occupation de la Palestine par Israël, j'ai demandé à nos potentiels futurs députés leurs positions à ce sujet. Et je vous le dis d'un trait: tous les grands partis politiques (PC, PLC, NPD) adoptent à quelques nuances près les mêmes positions, le plus expressif et le plus clair étant le Parti conservateur, qui dit haut et fort qu'Israël passe avant tout, même si elle assassine 500 enfants d'un coup. Israël a toujours raison et elle a le droit de se défendre.

Le Parti libéral du Canada suit de près, même s'il ne crie pas comme le précédent. Et, enfin, le NPD, mesuré selon son verbiage, mais portant le même fond. Circulez, il n'y a rien ici pour la Palestine.

Vous remarquerez qu'aucun chef de ces grands partis n'avait dénoncé l'occupation des territoires, ni dénoncé l'assassinat des enfants palestiniens pendant l'agression de l'été passé. Et même Madame May du Parti vert s'est retrouvée à se justifier lorsqu'elle avait évoqué le droit des Palestiniens à avoir un État, comme stipulé dans les résolutions de l'ONU. On l'a harcelée jusqu'à ce qu'elle avoue comme les autres: Israël a le droit de se défendre, point. Quant aux candidats, soutiennent-ils la campagne BDS, Boycott, Divestment and Sanctions contre Israël? Un «niet» catégorique fuse de leurs bouches sans aucune hésitation.

Mais quelle est la situation réelle des immigrants issus du Maghreb et des pays arabes, pour ne pas dire communauté? La grande majorité de ces gens vivote et essaie de survivre tant bien que mal. Ils gagnent difficilement leur vie, occupés généralement dans le secteur tertiaire. Ils sont dans le taxi, dans la petite épicerie, dans les gargotes et dans les petites garderies, frappés d'un chômage endémique qui touche les jeunes et les vieux, les techniciens et les universitaires. On ne leur connaît aucun groupe de pression qui, au sein du gouvernement, défend leur cause, ni aucun lobby dans la société en dehors de ces fausses questions d'accommodements religieux, une diversion qui ne dit pas son nom, parce que les accommodements ne font pas vivre son homme.

Il faut juste reconnaître qu'ils sont pauvres et misérables, leur influence politique est insignifiante. Sur le demi-million d'individus, il n'y a aucune personnalité d'envergure dans le milieu des affaires, ni dans le milieu des arts, ni dans l'industrie, ni dans les finances, ni dans le show business, ni dans les grands médias, qui puisse faire la promotion du pauvre immigrant arabe ou musulman. Ni des élus municipaux, ni des élus provinciaux, ni des élus fédéraux distingués qui peuvent défendre réellement les vraies affaires de ces citoyens.

Nous sommes faibles et seuls comme disait Mahmoud Darwich:

Seuls, nous sommes seuls jusqu'à la lie

S'il n'y avait pas les visites des arcs-en-ciel.

À vos bras et à vos neurones, donc, membres de la «sacrée» communauté. Personne ne vous offrira des droits sur un plateau d'argent. La liberté d'action ou la liberté tout court ne se donne pas, elle s'arrache. Personne ne vous offrira son siège, il faut le mériter et le conquérir, avec les dents s'il le faut.

Et de ce pas, j'irai déposer ma candidature, à titre de prétendant au titre de député sous les couleurs festives de la philosophie des solutions imaginatives et sous la devise: de l'imagination sur la colline parlementaire.

Il se peut que je mobilise les 40% de citoyens qui ne votent jamais ou les 20% qui vivent sous le seuil de pauvreté, dont fait partie la grande majorité de la communauté artistique (les poètes, les romanciers, les essayistes, les danseurs, les chanteurs, les dramaturges, les comédiens, les peintres, etc.) ou les 5% de membres de la «sacrée» communauté.

Ne soyons pas trop optimiste, si j'arrive à gagner la confiance de la moitié de cette population, j'aurai tout de même un score honorable et confortable d'à peu près 30% des voix. Cela me permettra d'être remboursé sur les frais engagés dans la campagne électorale sur le dos des contribuables.

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