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02/10/2015 11:05 EDT | Actualisé 02/10/2016 05:12 EDT

Semaine québécoise des rencontres interculturelles : Rapprocher les solitudes

Toujours méconnu du grand public, l'interculturalisme ne jouit en effet que d'un statut officieux puisqu'à ce jour, le Québec ne s'est toujours pas doté d'une politique de l'interculturalisme.

Aujourd'hui s'amorce la Semaine québécoise des rencontres interculturelles, une initiative gouvernementale qui a pour principaux objectifs d'encourager le dialogue et de susciter le rapprochement interculturel. Alors que les questions relatives à la laïcité des institutions et à l'aménagement de la diversité ethnoculturelle et religieuse sont sujettes à de nombreuses controverses au Québec, force est de reconnaître que nous aurions besoin davantage d'initiatives de ce genre. Plus que jamais, cependant, il n'apparaît que c'est sur notre modèle d'intégration et de gestion de la diversité que nous devrions nous pencher plus sérieusement.

Le malaise identitaire québécois

Le fait est que les bonnes intentions ne suffisent plus. Évidemment, il convient de saluer toute initiative visant à faire connaître la réalité de l'immigration et de la diversité ethnoculturelle et religieuse du Québec, mais au-delà des belles paroles et des bons sentiments, c'est surtout d'un nouveau cadre civique commun dont le Québec a besoin. Depuis la «crise» des accommodements raisonnables jusqu'à la récente polémique entourant le projet de Charte des valeurs québécoises du Parti québécois, en effet, un constat s'impose : celui de la persistance du «malaise identitaire québécois». Le Québec, de toute évidence, a beaucoup de mal à s'assumer comme société pluraliste. Dans de telles circonstances, laisser ce malaise sans réponse serait tout simplement irresponsable.

À cet égard, on ne peut que déplorer l'inaction du gouvernement du Québec, lequel n'a à proprement parler rien fait pour tenter de circonscrire le problème. Ce ne sont pourtant pas les occasions qui ont manqué, à commencer par le dépôt du rapport Bouchard-Taylor, en mai 2008. Évidemment, ce rapport n'est lui-même pas exempt de certaines faiblesses (notamment sa propension à réduire la controverse des accommodements raisonnables à une simple crise des perceptions alimentée par les médias en mal de sensationnalisme), mais il constitue tout de même un document de référence dont le législateur québécois gagnerait encore à s'en inspirer.

La teneur pour le moins acrimonieuse des débats entourant l'identité québécoise, quant à elle, est révélatrice et il serait dangereux d'ignorer les raisons sous-jacentes de ce malaise. À tort ou à raison, de nombreux Québécois ont aujourd'hui encore le sentiment qu'en tant que Francophones, ils doivent constamment se battre pour survivre, exactement comme leurs ancêtres ont eu à le faire avant eux. Évidemment, depuis la Révolution tranquille, de nombreux progrès ont été accomplis afin d'assurer à la majorité francophone du Québec la protection et le rayonnement de sa culture et de sa langue (pensons seulement à la Charte de la langue française), mais il n'en demeure pas moins que ces acquis apparaissent fragiles dans un monde marqué par les constantes transformations sociales et culturelles qui s'exercent notamment sous l'effet des pressions de la mondialisation. Ce faisant, face aux défis du pluralisme, ce sont les craintes et l'incompréhension qui règnent en maître, et ce de part et d'autre.

Retour sur la Charte des valeurs québécoises

À ce propos, il est difficile de ne pas penser à la polémique entourant le projet de Charte des valeurs québécoises, qui fut sans contredit le point culminant de nos débats entourant la gestion de la diversité. Inutile de revenir sur la controverse elle-même (tout a été dit, il me semble), si ce n'est pour souligner qu'elle a parfois pris des proportions inquiétantes. Mais cette Charte, aussi controversée soit-elle, a eu à tout le moins le mérite de nous faire prendre conscience que le statu quo est devenu intenable. On notera par ailleurs l'appui d'une majorité de Québécois francophones à ce projet de loi. Est-ce à dire, comme certains ont bien voulu le laisser entendre, que ces derniers seraient xénophobes et intolérants, voire carrément racistes? Pour ma part, je préfère me rallier à l'idée, largement répandue parmi les intellectuels québécois, qu'il existe chez les Québécois une « sensibilité républicaine », laquelle appelle à une plus grande uniformisation des valeurs et des pratiques culturelles afin de préserver l'unité nationale.

Dans le même ordre d'idée, on se souviendra que lors des audiences de la Commission Bouchard-Taylor, plusieurs Québécois ont exprimé des préoccupations de cette nature. En effet, nombreux sont ceux qui, bien maladroitement, ont cherché à faire comprendre aux commissaires qu'ils craignaient pour l'identité nationale du Québec. D'après eux, les Québécois issus de la majorité historique auraient trop concédé à la diversité ethnoculturelle et religieuse, au point où il devient difficile de préserver « nos valeurs » et « notre culture ». D'aucuns ont voulu y voir des propos racistes et xénophobes - ce qui est probablement vrai dans certains cas -, mais pour ma part, j'y ai surtout vu l'expression d'une certaine méconnaissance et d'un sincère sentiment d'iniquité à leur endroit. Et bien que je sois personnellement en désaccord avec un tel constat, il n'en demeure pas moins que ces craintes et ces appréhensions m'apparaissent légitimes et, dans une certaine mesure, compréhensibles.

Comprendre le Québec

Nous touchons d'ailleurs ici aux sources du malaise identitaire québécois, lequel est lié au sentiment d'insécurité et de fragilité identitaire propre aux «petites nations». S'il existe bel et bien une «majorité québécoise», laquelle est essentiellement composée de francophones de souche canadienne-française, il ne faut par ailleurs jamais perdre de vue que cette majorité constitue elle-même une minorité dans l'ensemble canadien et nord-américain. Ce n'est pas un fait anodin. C'est au contraire une donnée essentielle dont on ne peut faire abstraction si l'on cherche à saisir la dynamique de base sur laquelle s'articule l'ensemble des rapports qu'entretient la majorité avec la diversité.

Nous sommes donc face à un défi collectif important, soit celui de conjuguer les intérêts et les préoccupations légitimes de la majorité francophone avec ceux (tout aussi légitimes) des minorités. Ce n'est évidemment pas simple. Je note au passage que les rapports entre la majorité et les minorités au Québec ne sont pas sans rappeler ceux qu'entretiennent le Québec et le reste du Canada. Pas vraiment de l'hostilité, mais surtout de l'indifférence et de l'incompréhension. Les membres des minorités ne connaissent généralement pas très bien le Québec, son histoire et sa réalité nationale. Elles peinent donc à saisir les aspirations de sa majorité. La majorité, quant à elle, a développé de fâcheuses tendances isolationnistes. Elle devra pourtant apprendre à composer avec la diversité dans une société marquée durablement par le fait du pluralisme. Elle devra donc s'ouvrir à l'autre sans se renier soi-même. Mais comment rapprocher ces solitudes?

Rapprocher les solitudes : la voie de l'interculturalisme

Ce dont le Québec a besoin, c'est d'un modèle d'intégration et de gestion de la diversité ethnoculturelle et religieuse qui est à la fois soucieux du besoin d'affirmation de la majorité francophone et respectueux des droits des minorités. À cet égard, notons immédiatement que le multiculturalisme canadien n'est pas un modèle qui sied aux besoins et aux aspirations du Québec, notamment parce qu'il ne reconnaît pas l'existence d'une culture majoritaire sur le territoire québécois. Dès 1971, année de l'adoption de la politique canadienne de multiculturalisme, cette dernière a d'ailleurs été rejetée par le Québec. Le premier ministre du Québec de l'époque, Robert Bourassa, avait lui-même fait valoir que ce modèle ne convenait pas à la réalité nationale du Québec. Le rejet initial fit cependant rapidement place à la réflexion et c'est ainsi que le Québec élabora progressivement son propre modèle : l'interculturalisme. Toujours méconnu du grand public, l'interculturalisme ne jouit en effet que d'un statut officieux puisqu'à ce jour, le Québec ne s'est toujours pas doté d'une politique de l'interculturalisme. Cette situation doit être corrigée.

Ceci étant dit, je ne voudrais pas ici exagérer la portée des différences qui peuvent exister entre le multiculturalisme et l'interculturalisme. Dans un cas comme dans l'autre, il s'agit bien de modèles d'intégration pluralistes, c'est-à-dire soucieux du respect et de la valorisation de la diversité. Mais notons tout de même que ce qui distingue l'interculturalisme québécois est son souci particulier pour l'émergence d'une culture publique commune. Cette préoccupation fait en quelque sorte écho à la « sensibilité républicaine » des Québécois à laquelle nous avons fait allusion précédemment. Par ailleurs, l'interculturalisme reconnait l'existence d'une culture majoritaire au Québec, et qui plus est le fait que cette majorité constitue elle-même une minorité en quête de reconnaissance et soucieuse d'assurer la protection de sa langue et de sa culture. L'interculturalisme québécois se veut donc une approche équilibrée ou une formule mitoyenne qui parvient à concilier la protection des droits et libertés individuelles et le respect de la diversité avec le maintien et la promotion d'une culture publique commune dont les principales composantes sont le français comme langue publique commune et le partage de certaines valeurs fondamentales comme l'égalité entre les femmes et les hommes et le respect de la dignité de l'être humain. Ainsi, s'il se devait d'être approfondi, ce modèle permettrait au Québec d'éviter la tentation de l'assimilationnisme tout en contournant les écueils de la fragmentation sociale (ghettoïsation).

En définitive, si l'interculturalisme apparaît comme le modèle d'intégration dont le Québec a besoin, c'est parce qu'il correspond à ce que d'aucuns appellent un pluralisme intégrateur, c'est-à-dire «un pluralisme qui met l'accent sur la diversité des dimensions à considérer (sociale, économique, juridique...), sur les relations étroites qu'elles entretiennent entre elles et sur la nécessité de toutes les prendre en compte dans une démarche d'analyse et d'intervention» (rapport Bouchard-Taylor, p. 289). Autrement dit, l'interculturalisme québécois est une approche dynamique qui valorise les notions d'égalité et de réciprocité, c'est-à-dire que la société québécoise s'engage à participer activement et respectueusement à l'intégration des personnes immigrantes et qu'en même temps, ces personnes adhèrent aux valeurs de la société québécoise, partagent sa culture et assument la responsabilité de préparer et poursuivre leur parcours d'intégration. Ce partenariat implique entre autres choses que l'immigrant soit sincère dans sa volonté d'intégration, et par ailleurs que la société d'accueil accepte que chacun puisse aborder cette démarche à sa façon, c'est-à-dire à partir des repères qui sont les siens et à un rythme qui lui est propre.

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