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19/06/2013 01:09 EDT | Actualisé 18/08/2013 05:12 EDT

Conservatisme 101

La décennie précédente nous a permis d'assister à un retour en force - une renaissance, diront certains - du conservatisme dans le monde occidental. Dans plusieurs pays, différents partis se revendiquant plus ou moins ouvertement de cette idéologie ont été portés au pouvoir ou s'en sont approchés. C'est notamment le cas en France avec le Front national, aux États-Unis avec le Parti républicain et en Allemagne avec l'Union chrétienne-démocrate. Cette irrésistible ascension n'a évidemment pas épargné le Canada qui, avec l'élection de 2006, a porté au pouvoir le Parti conservateur de Stephen Harper. Depuis lors, son gouvernement a remporté deux élections générales, dont celle de 2011 qui lui donna un premier mandat majoritaire. Très rapidement, les Canadiens ont pu constater un important changement de culture politique par rapport à ce à quoi ils avaient été habitués avec le Parti libéral du Canada. Plusieurs, notamment au Québec, s'en sont trouvés grandement déstabilisés. Afin de mieux comprendre de quoi il en retourne, je propose que nous retournions aux sources de l'idéologie conservatrice pour mieux en saisir l'essence.

Il faut d'abord savoir que le libéralisme et le conservatisme reposent sur des postulats fondamentaux généralement opposés, il ne faut donc pas se surprendre que le passage de l'un vers l'autre opère en politique des transformations assez radicales. Le Canada dont les conservateurs ont hérité est un Canada profondément marqué par la culture politique des libéraux, ces derniers ayant été au pouvoir pendant plus des deux tiers du temps depuis la Seconde Guerre mondiale. La pensée libérale s'y est donc confortablement installée, modelant par le fait même un Canada à l'image de ses valeurs. À ce titre, le rapatriement de la Constitution en 1982 par les libéraux de Pierre Elliott Trudeau constitue un moment fondateur dans la définition du Canada moderne. La Charte canadienne des droits et libertés viendra ainsi enchâsser une série de principes et de valeurs qui positionnent clairement le Canada dans le giron de l'idéologie libérale.

Dans sa mouture actuelle, le Parti conservateur du Canada est le résultat d'une fusion entre deux formations politiques disparues, le Parti progressiste-conservateur (dont la principale figure demeure Brian Mulroney) et l'Alliance réformiste conservatrice canadienne. De cette fusion, l'Alliance canadienne, dont le chef était nul autre que Stephen Harper, est sortie largement gagnante et ce sont principalement les objectifs et les valeurs de ce parti qui définissent le conservatisme tel qu'il s'exprime actuellement au Canada. Les conservateurs sont en mission et leur objectif est clair : réformer le Canada en profondeur afin de le rapprocher des valeurs conservatrices. Considérant le fossé idéologique qui sépare les libéraux des conservateurs, il n'est pas exagéré de parler d'un changement de paradigme.

La valeur première du conservatisme étant le respect de la tradition, il ne faudra donc pas se surprendre, comme c'est d'ailleurs le cas actuellement, de voir réapparaître au premier plan de nos institutions des symboles issus d'un âge qui semblait jadis révolu. Je pense évidemment à la monarchie, laquelle reprend ses droits, les conservateurs allant même jusqu'à rebaptiser le Commandement maritime des Forces canadiennes en Marine royale canadienne. Toujours dans le registre monarchique, de nombreux bureaux fédéraux ont été dépouillés de leurs œuvres d'art (des tableaux d'Alfred Pellan et de Norval Morrisseau, entre autres) au profit de portraits de la Reine. Dans le même ordre d'idées, les conservateurs ont aussi pris soin de redessiner nos billets de Banque afin d'y promouvoir davantage l'héritage militaire canadien que son héritage culturel.

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Quelques controverses du gouvernement Harper


On touche ici à une autre des obsessions du gouvernement Harper: la loi et l'ordre. À ce chapitre, les exemples ne manquent pas: il y a eu les commémorations entourant le bicentenaire de la guerre de 1812, le programme d'achat d'appareils F-35 et plus largement la révision du mandat de l'Armée canadienne, qui misera dorénavant davantage sur sa force de frappe que sur sa vocation «humanitaire». Ce durcissement de ton s'est aussi fait sentir au niveau des politiques sociales, notamment avec la Loi sur les jeunes contrevenants et de manière plus générale avec une justice pénale qui mise sur la répression plutôt que sur la prévention et la réhabilitation. C'est que le conservatisme entretient une certaine méfiance à l'égard de la nature humaine. Fidèle en cela à la pensée de Thomas Hobbes, les conservateurs conçoivent que l'être humain peut être un danger pour lui-même et ses semblables s'il n'est pas encadré par une autorité politique forte.

Cette conception particulière de l'être humain explique par ailleurs que le conservatisme est généralement animé d'une forte préoccupation morale. Il faut absolument encadrer les choix et les actions des individus pour éviter qu'ils ne sombrent dans une sorte de «décadence morale». Depuis leur élection, les conservateurs de Stephen Harper se sont d'ailleurs plus ou moins timidement posés en gardiens de la morale et de la tradition. Rappelons qu'en 2005, la majorité des députés conservateurs ont voté contre la Loi sur le mariage civil, laquelle visait à donner aux couples de personnes de même sexe le droit de se marier. Il y a aussi la question du droit à l'avortement qui, en dépit des promesses d'Harper de ne pas rouvrir ce débat, subit des attaques répétées par le biais de projets de loi privés déposés par des députés conservateurs. Bref, rien de très rassurant pour les défenseurs des droits civiques.

Parallèlement à tout cela, il sera intéressant d'observer les résultats de la prochaine élection générale fédérale. Le nouveau chef du Parti libéral du Canada, Justin Trudeau, semble bien résolu à défendre l'héritage libéral canadien, d'autant plus qu'il s'agit de l'héritage de son père. On peut évidemment douter de ses capacités de grand leader, mais nul ne peut cependant douter de la force de ses convictions, comme en fait foi cette désormais célèbre déclaration: «Je dis toujours que si, un moment donné, je croyais que le Canada, c'était vraiment le Canada de Stephen Harper, et qu'on s'en allait contre l'avortement, contre le mariage gai, qu'on retourne en arrière de 10 000 façons différentes, peut-être que je songerais à vouloir faire du Québec un pays. Oh oui. Absolument. ».

Indépendamment de nos allégeances, il est difficile pour quiconque est attaché aux valeurs progressistes de demeurer insensible à un tel appel : stoppons Harper!

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