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14/12/2015 03:38 EST | Actualisé 14/12/2016 05:12 EST

Pétrole sale, suite et fin?

Le premier ministre Trudeau s'est engagé à réunir, dans les 90 jours suivants l'Accord de Paris, les premiers ministres des provinces pour élaborer son propre plan.

Une semaine avant le début de la conférence de Paris sur les changements climatiques, avait lieu un tapis rouge doté d'une distribution étonnante. La première ministre de l'Alberta, entourée d'un aréopage de représentants de l'industrie pétrolière et de leaders autochtones et environnementalistes, annonçait le plafonnement des émissions de gaz à effet de serre des sables bitumineux...

Limiter les émissions de GES à 100 mégatonnes par année représente un réveil brutal pour ceux qui, hier encore, rêvaient à en tripler la production. Au programme s'ajoute la tarification du carbone à 30$ la tonne de CO2, l'élimination progressive des centrales au charbon et la réduction de 45% des émissions de méthane de l'Alberta pour 2025. Un effet bœuf!

Pour les environnementalistes, il s'agit d'un «vibrant appel à l'action» et la démonstration que les provinces peuvent «s'attaquer résolument aux changements climatiques». L'industrie y voit au contraire les conditions gagnantes pour «développer et accroître l'exploitation de cette importante ressource canadienne» qu'est le pétrole issu des sables bitumineux.

Les visées de l'Alberta semblent claires. En s'imposant des mesures contraignantes sur le plan environnemental, le gouvernement albertain cherche à nettoyer l'image de «pétrole sale» qui nuit à la fois aux investissements dans l'exploitation et aux débouchés pour le produit sur les marchés internationaux. Les dirigeants des entreprises canadiennes du secteur des ressources naturelles voient maintenant leur salut dans la valeur ajoutée associée à la lutte aux changements climatiques.

On se rappellera de l'étape du pétrole comme «ressource renouvelable», alors que le pétrole non-conventionnel des formations de schiste et des sables bitumineux repoussait sans cesse les limites des réserves connues.

Il y eut aussi le pétrole «éthique», vanté par Joe Oliver, alors ministre des Ressources naturelles sous le gouvernement Harper. On pousse maintenant un cran de plus, en s'attaquant à ce qui s'impose comme un irritant majeur, un frein à l'exploitation d'une ressource stratégique canadienne, soit les changements climatiques. C'est dans la suite directe des efforts de l'industrie pour trouver sa place au sérail des entreprises responsables.

Certes, la prise en compte et la mitigation des impacts sur l'environnement permet au gouvernement de Rachel Notley de justifier le ralentissement des investissements dans l'exploitation des gisements de sables bitumineux. De toute façon, avec un prix du baril de pétrole bien en deçà du coût de production, des pétrolières comme Shell avaient déjà commencé à extraire sous d'autres cieux.

Nous aurions cependant tord de prendre à la légère le virage que vient de prendre l'Alberta et, avec elle, l'industrie pétrolière et gazière. L'imposition d'une limite légale aux émissions de GES représente une étape charnière qui, aux yeux du gouvernement albertain, «peut aider à réaligner le débat à propos du produit d'exportation le plus important de l'Alberta et en regard des infrastructures requises pour en approvisionner les marchés». (Traduction libre)

Je proposais dans mon livre Pour un Québec vert et bleu (Presses de l'Université Laval, 2013) une série de mesures qui permettraient d'amorcer le virage d'un approvisionnement en hydrocarbures responsables, dans le cadre d'une transition énergétique. Sans prétendre aucunement qu'on se serait inspiré de mes écrits, je constate que plusieurs de ces mesures se retrouvent au plan climatique de l'Alberta. Le débat public et l'acceptabilité sociale, des normes environnementales exemplaires, le plafonnement des émissions de GES, l'attribution d'un coût au carbone et le réinvestissement dans les mesures de transition énergétique, toutes ces mesures qui tombent sous le sens se retrouvent dans le «leadership climatique» albertain.

La lumière au bout du pipeline?

Il s'agit donc définitivement d'un pas significatif dans la bonne direction. Ces mesures seront-elles suffisantes pour instaurer un nouveau climat social et politique apte à mener le Canada dans la voie de la transition énergétique?

À court terme, il revient au gouvernement fédéral de rétablir la confiance du public dans l'évaluation environnementale des projets d'infrastructures. La complaisance somatique dont a fait preuve le gouvernement Harper quant au secteur pétrolier a alimenté le mouvement anti-pipelines, au point où seulement deux projets ont réussi à se faire approuver et, parmi ceux-ci, aucun n'est encore en construction. Le nouveau gouvernement libéral à Ottawa s'est engagé à revoir la procédure d'évaluation environnementale, bien qu'il refuse à ce jour de changer les règles du jeu pour les projets de pipelines déjà à l'étude.

Pour établir sa crédibilité en matière climatique, le fédéral doit aussi abolir les subventions à l'exploration, à l'exploitation et à la consommation des hydrocarbures. Les sommes importantes ainsi économisées doivent se voir réinvesties dans les énergies renouvelables et les mesures de réduction de la consommation des hydrocarbures.

La transition de notre système économique vers une économie à faible teneur en carbone n'est pas une mince affaire. Les politiques publiques à mettre en œuvre doivent recueillir un large appui dans la population et les résultats ne se feront sentir qu'à la suite d'un engagement à long terme.

Le premier ministre Trudeau s'est engagé à réunir, dans les 90 jours suivants l'Accord de Paris, les premiers ministres des provinces pour élaborer son propre plan. L'engagement démontré par le gouvernement Notley en Alberta doit donc être suivi par d'autres mesures, tant au niveau fédéral que provincial, aptes à faciliter et à stimuler la modernisation écologique de l'économie. Comme citoyens, sommes-nous prêts à donner l'exemple et à réduire notre consommation de pétrole?

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