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10/03/2017 09:19 EST | Actualisé 10/03/2017 09:19 EST

La salle d'escalade: égosphère 2.0?

La salle d'escalade, c'est une variation de la salle de musculation. C'est un laboratoire ou chacun teste son égo inconsciemment, interroge son narcissisme sans vouloir agir contre lui.

Des pieds. Beaucoup de pieds nus. Mais pas que. Des bras nus aussi. Des biceps, des avant-bras sûrs d'eux. En entrant dans la salle d'escalade de blocs, je me demande si c'est la bonne place. Pourquoi tout le monde a-t-il l'air de venir s'entraîner comme au gym ? La musique explosive de Kanye West rythme les pas des grimpeurs en débardeurs. Tout le monde s'observe. Tout le monde fait semblant de ne pas regarder. Grimpeurs débutants, bonne chance. Ce n'est pas une soirée pour parents las de l'hiver et avides de nouvelles aventures. On ne vient pas attraper deux prises, habillés en mou. Pantalons de yoga et g-string, queue de cheval lisse et poitrine galbée. Jeans ou shorts pour beaux mollets seulement.

Les filles, telles des araignées, étendent leurs pattes fines de prise en prise, lascives, dans leur effort. Certains hommes lâchent des cris de bêtes lorsque le sommet leur échappe. Ils ont pourtant géré leur chute sur les matelas tels des James Bond. Pour ne pas perdre la face face au mur, les uns et les autres analysent et discutent de leurs stratégies en observant le mur avec sérieux. La poudre blanche fait des nuages. Les gestes sont contrôlés. Les grimpeurs se caressent les mains de poudre, ils massent leurs mains éprouvées par le mur. Les mains s'abîment, le grimpeur grimace. Il se passe quelque chose. Les plus zélés balayent les prises avec de grandes perches. Ils frottent fort, les muscles se contractent et la poussière vole. Je regarde un film érotique.

Trop chaud ? Monte torse nu.

Ou, ne se passe-t-il rien d'autre qu'une grande mise en scène ? La salle grouille de monde, les gens se croisent et font la ligne pour grimper. Ils prennent des poses sur des sofas noirs devenus blancs. Trois jeunes hommes dénotent dans cet espace appelant à la conformité. Gauches et inélégants, ils échouent à trouver un équilibre ; ils grimpent hors des parcours indiqués, ne cherchent pas à résoudre les « problèmes », ils se heurtent au mobilier. Ils portent des souliers inadéquats. Ils sont tous trois téméraires, décidés à grimper. Ils rient et se moquent d'eux-mêmes. Ils sont ensemble.

Les yeux naviguent d'une personne à une autre, d'une prise à l'autre, d'un cul à un autre.

Le reste de cet espace achalandé paraît solitaire. Les yeux naviguent d'une personne à une autre, d'une prise à l'autre, d'un cul à un autre. C'est un défilé de paons. Work work work work work. Les queues de cheval tourbillonnent. Dirt dirt dirt dirt dirt. les épaules se déroulent. Un grimpeur danse sur sa propre musique, isolé par son casque. Comme Spiderman en débardeur jaune. J'admire la grande femme qui tente plusieurs fois de hisser son corps à un mètre du sol, sous les regards impertinents d'une fille au physique athlétique. Je compatis. Elle m'adresse un regard bienveillant. Mais rien n'y fera, j'enlève les souliers humides que j'ai loués.

La salle d'escalade, c'est l'égosphère 2.0. Une variation de la salle de musculation. C'est un laboratoire ou chacun teste son égo inconsciemment, interroge son narcissisme sans vouloir agir contre lui. Les gens viennent-ils réellement décompresser ? Se mettre au défi ? Ou, payent-ils pour jouer à se représenter les uns par rapport aux autres ? Et si la musique s'arrêtait, qui aurait encore l'air cool nu-pieds, les mains défoncées et le débardeur déchiré ? La salle d'escalade est une métaphore de notre société, théâtre mal orchestré de nos égos.

Une chance qu'on ait besoin de deux mains pour pouvoir grimper un mur, sans quoi les téléphones viendraient compléter ce tableau cocasse.

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