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14/02/2017 01:50 EST | Actualisé 14/02/2017 01:50 EST

Soutien à Djemila Benhabib, censure émotionnelle au Québec?

Djemila Benhabib a vu une conférence à laquelle elle était invitée être annulée à la Maison de la Littérature de Québec, parce que ses positions pourraient « offenser la communauté musulmane ».

Il arrive parfois que l'on ait à s'entretenir du même sujet deux billets de suite, parce que les évènements font qu'on ne peut rester silencieux. Après cette chronique, je ne parlerai plus de Djemila Benhabib avant un moment, mais aujourd'hui ce qui lui arrive est symptomatique d'une société qui semble ne plus pouvoir discuter avec elle-même, où les positions sont polarisées, où l'on ne veut entendre que ce qui nous complait dans un immobilisme de la pensée.

À LIRE: Islamisation de la démocratie: réponse à Djemila Benhabib

Qui a lu mon dernier billet a pu déceler toute la part de critique que je posais aux positions de Mme Benhabib. Je ne suis ni de ceux qui lui vouent un culte ni de ceux qui la détestent. C'est sur le terrain de l'intelligence que se font les débats, et non dans les états d'âme et les vexations.

Djemila Benhabib a vu une conférence à laquelle elle était invitée être annulée à la Maison de la Littérature de Québec, parce que ses positions pourraient « offenser la communauté musulmane ». Une décision de la sorte n'est pas admissible en démocratie. Elle renforce les dissensions plus qu'elle n'appelle au rassemblement, et calomnie une penseuse qui n'a prôné ni violence ni haine. Le délit d'opinion, la peur de la contradiction crispent les débats et étouffent la réconciliation. Car pour que la réconciliation ait lieu, il faut que la confrontation se fasse. Ce genre de manœuvre ne profite qu'au maintien de la division et de l'incompréhension.

Doit-on sans cesse prendre en considération la sensibilité des uns et des autres avant de nous exprimer ? La censure émotionnelle reste une censure qui n'a pas lieu d'être.

Sous prétexte que les réflexions d'une personne pourraient en vexer d'autres, on musèle la liberté d'expression. Agir de la sorte installe le politiquement correct sur un trône du haut duquel il juge les propos des uns et des autres, et décide s'ils peuvent être dits ou non. En un mot, s'ils sont acceptables. Toutes les pensées peuvent vexer, toutes les réflexions peuvent atteindre certaines sensibilités. Pour autant, doit-on sans cesse prendre en considération la sensibilité des uns et des autres avant de nous exprimer ? La censure émotionnelle reste une censure qui n'a pas lieu d'être.

D'une part, le délit d'opinion révèle une incapacité de certains à contrer Djemila Benhabib sur le terrain des idées, et d'autre part il infantilise l'Islam québécois. Les musulmanes et les musulmans du Québec ne doivent pas être réduits à des états d'âme, mais au contraire, ils doivent pouvoir, autant que Mme Benhabib, partager leurs points de vue, entrer dans le débat.

Car si aujourd'hui, nous avons peur d'offenser les musulmans, demain nous ne voudrons pas offenser d'autres communautés au risque d'aseptiser l'intelligence, de geler les divisions. Et la méfiance devient alors maitresse des relations interpersonnelles. Ce serait la guerre froide de tous contre tous.

Madame Benhabib est ce qu'elle est, et sa doctrine est suivie par des milliers de personnes qui y souscrivent et l'apprécient. On ne peut l'empêcher de faire part de ses analyses sous peine de voir la censure émotionnelle faire jurisprudence au point de n'avoir sur la place publique que de clownesques déclarations consensuelles.

Alors, à moins qu'on ne décide de tous faire un grand cercle et de chanter ensemble We are the world en guise de positions politiques, on ne peut s'associer aux interdictions et aux censures qui prennent racine dans les susceptibilités humaines.

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