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30/04/2018 13:38 EDT | Actualisé 01/05/2018 16:45 EDT

La rémunération des médecins: les justifications démystifiées pour le bien collectif

La rémunération du corps médical au Québec n’est que le résultat du rapport de force qu’il entretient avec le reste de la société, consacré par le gouvernement libéral.

Ion Etxebarria
Manifestation UniEs pour la santé, organisée par Médecins québecois pour le régime public (MQRP) à Montréal le 24 mars dernier. L’annulation des hausses de la rémunération des médecins était la première des quatre revendications de la manifestation.

Ce texte a été rédigé dans le cadre de la Journée internationale des travailleuses et des travailleurs du 1er mai en collaboration avec Pascal Lebrun (militant, politologue, horticulteur et auteur de « L'économie participaliste: Une alternative contemporaine au capitalisme »)

L'augmentation de la rémunération des médecins spécialistes qui fait les manchettes depuis plusieurs mois, et de nouveau la semaine passée, a été décriée de toutes parts. Ce tollé nous apparaît justifié considérant le fait que cette hausse salariale – à nos yeux, indécente – s'est effectuée auprès de médecins déjà grassement payés au moment même où les conditions de travail de l'ensemble des travailleuses et travailleurs de la santé se sont détériorées, et où les services ont été coupés de façon draconienne par les politiques néolibérales du gouvernement actuel.

Outre la justification fallacieuse invoquée du rattrapage salarial avec l'Ontario, trois arguments servent aux stratégies corporatistes des fédérations médicales pour légitimer leurs demandes pécuniaires incessantes: de longues études, le haut niveau de responsabilité envers la santé des gens, ainsi que l'effort et le sacrifice au travail. Ces idées véhiculées dans l'espace public méritent d'être démystifiées.

De longues études

L'éducation supérieure représente une expérience unique, qu'on peut ou non apprécier, mais qui demeure inaccessible à une grande partie de la population. La majorité des étudiants inscrits dans la plupart des facultés de médecine au Canada provient de ménages aisés. Ainsi, il apparaît que l'accès à l'éducation supérieure relève beaucoup plus du statut social et du privilège de classe que du fardeau sacrificiel. Une telle iniquité met à mal l'idée reçue que notre société est une méritocratie basée sur l'égalité des chances. La gratuité scolaire et un revenu décent pour quiconque poursuit des études supérieures à temps plein permettraient de mitiger cette iniquité.

La gratuité scolaire et un revenu décent pour quiconque poursuit des études supérieures à temps plein permettraient de mitiger cette iniquité.

À l'argument qui veut que de longues études représentent des années de salaire perdues, nous répondons que si une compensation peut s'avérer légitime, encore faut-il qu'elle soit proportionnelle à la perte réelle. Ceci n'est pas le cas actuellement lorsqu'on constate que certains médecins gagnent plus en l'espace d'un mois que les frais de scolarité déboursés pour la totalité de leurs études en médecine, ceux-ci étant heureusement demeurés plus bas au Québec grâce aux revendications des mouvements étudiants.

Évoquons aussi le cas de toutes ces personnes qui ont étudié aussi longtemps, voire plus, dans différents domaines moins reconnus (les sciences humaines, entre autres), dont le salaire et le statut n'ont rien à voir avec ceux des médecins, même si leurs contributions à la société sont souvent indispensables.

La responsabilité pour la santé des autres

Les soins de santé représentent certes un service essentiel, vital. Cependant, plusieurs autres corps de métier sont aussi incontournables, tout en étant loin d'être aussi bien rémunérés. Les pompiers mettent leur vie en danger pour sauver celle d'autrui. Les éducatrices en garderie et les enseignantes ont la primordiale tâche de prendre soin et d'éduquer nos enfants. Dans le réseau de la santé, pensons évidemment aux infirmières et travailleuses sociales surchargées, mais aussi aux préposées aux bénéficiaires, qui font un travail aussi dévalorisé que nécessaire. N'oublions pas les proches-aidantes, qui doivent combler les lacunes de notre système de santé, et ce, sans aucune rémunération. De toute évidence, la responsabilité pour assurer la santé et le bien-être de la population est loin d'être portée par les seuls médecins.

L'effort et le sacrifice

La plupart des médecins travaillent fort et sont dévoués envers leurs patients, sacrifiant souvent des aspects importants de leur vie pour assurer les services à la population. Pourtant, l'ardeur à la tâche n'est pas garante d'un salaire élevé. Dans d'autres métiers, la santé, voire la vie, risque même d'être compromise.

Les éboueurs courent, jusque tard dans la soirée, effectuant des gestes répétitifs soulevant parfois une vingtaine de tonnes de déchets par jour. Des personnes migrantes dans le secteur agricole travaillent, le corps plié en deux, souvent en contact avec des pesticides, pour un salaire de misère et sans sécurité sociale dû à leur statut d'immigration précaire. Par ailleurs, les décès médiatisés des travailleurs Dany Cléroux (contremaître), Luis-Antonio Garcia-Orellana (travailleur agricole) et Rafael Marchante (laveur de vitres) évoquent une réalité révoltante : certaines personnes sont contraintes de pratiquer des métiers potentiellement mortels pour des salaires dérisoires, tandis que les médecins accaparent presque un cinquième du budget provincial pour la santé et les services sociaux. Selon les chiffres navrants publiés par la Commission des normes, de l'équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST) lors du Jour commémoratif des personnes décédées ou blessées au travail cette fin de semaine, 96 135 personnes ont subi des lésions professionnelles (dont 86 223 victimes d'accident de travail), et 230 personnes sont décédées (dont 62 à la suite d'un accident de travail et 168 des suites des maladies professionnelles) en 2017.

On ne met pas sa vie en jeu en pratiquant la médecine.

On ne met pas sa vie en jeu en pratiquant la médecine. L'horaire de travail chargé des médecins constitue certainement une mauvaise condition – la détresse élevée des médecins qui en découle est assez bien documentée –, mais on n'y remédie pas en augmentant le salaire. Si les médecins travaillent trop, il faudrait plutôt repenser l'organisation des soins pour favoriser le travail interdisciplinaire tout en reconnaissant des savoirs et pratiques diverses. Le médecin n'a pas à être le seul maître à bord.

Une réflexion est de mise pour le bien collectif

Dans un système capitaliste, tout se valorise par l'argent. Cependant, croire qu'un salaire moyen des médecins 7 fois supérieur à celui des travailleuses et travailleurs est en soi gage d'un meilleur service revient à octroyer des propriétés magiques à l'argent. D'autres pays occidentaux avec des systèmes de santé publics (l'Angleterre et la France, parmi d'autres) n'ont pas ces mêmes ratios effarants.

C'est par une transformation complexe que le corps médical a pu devenir – sur une période de quelques décennies au tournant du 20e siècle – une autorité culturelle, un joueur politique majeur et une puissance économique en Amérique du Nord. Durant cette transformation qui a vu une professionnalisation et une monopolisation des connaissances en santé, les hommes ont remplacé les femmes comme des figures clés dans ce domaine, pendant que d'autres formes de connaissance (par ex., Autochtones, sages-femmes) ont été occultées.

La rémunération du corps médical au Québec n'est que le résultat du rapport de force qu'il entretient avec le reste de la société, consacré par le gouvernement libéral. La différence des salaires se calque ainsi au reste de la hiérarchie sociale, dans l'accès à l'éducation, dans la répartition du pouvoir et des responsabilités, dans le statut et la dignité qu'il confère. On a affaire ici à un privilège de classes qui entretient une société plus hiérarchique, plus inégalitaire et plus autoritaire.

La rémunération scandaleuse des médecins doit être dénoncée et remise en question, de pair avec une critique du système capitaliste. Nous devons entamer collectivement une véritable réflexion sur une distribution équitable des fonds publics afin d'offrir des soins de santé et des services sociaux dignes, axés sur les besoins réels de toute la population, particulièrement les personnes marginalisées et précarisées. C'est ainsi que nous pouvons espérer une société plus égalitaire et solidaire, et donc plus en santé.

Les signataires aimeraient remercier Nazila Bettache pour sa contribution à ce texte.