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21/04/2016 12:47 EDT | Actualisé 22/04/2017 05:12 EDT

Et si la nouvelle saison de Game of Thrones annonçait un (réel) raz de marée démocratique?

Non je ne vous annoncerai pas en exclusivité dans la saison 6 la résurrection de Jon Snow alias Kit Harington. Le bâtard Stark est mort et bien mort. Dommage. La sortie mondiale de l'ultime saison de la série made in HBO réactive en fait un éternel débat de la science politique: les gouvernants doivent-ils être vertueux ou s'affranchir de toute considération morale?

Si la série ressuscite bien un Prince, ce n'est ni le King in the North, ni son demi-frère Snow, mais celui de Machiavel écrit en 1513. Oui GoT, pour les intimes, mérite toute sa place dans un cours de science politique. Car c'est une série profondément politique. L'intrigue tourne autour de la conquête et de l'exercice du pouvoir, le cœur même de cette discipline. Un thème cher à Nicolas Machiavel, fonctionnaire de la cité florentine qui tente désespérément de revenir en grâce auprès de Laurent II de Médicis. C'est à ce dernier qu'il dédicace son ouvrage: Le Prince.

Pour la faire simple: le père de la science politique moderne est le premier à détacher la morale de la conquête et de l'exercice du pouvoir, brisant la tradition chrétienne du Rex Rector, le «roi droit» (comprendre le «roi juste»). Exit donc le modèle de vertu d'un Roi Salomon ou d'un Louis 9, notre Saint-Louis national. Le théoricien florentin conseille au Prince de «ne pas s'écarter du bien s'il le peut mais de savoir entrer dans le mal s'il le faut». Pour une seule raison: «mantenere lo stato» autrement dit «maintenir l'État». Machiavel théorise la raison d'État et l'idée que la fin justifie les moyens. Conquérir le pouvoir et s'y maintenir. Une obsession partagée par les Baratheon, Lannister, Tyrell, Stark ou autre Targaryen. N'est-ce pas, encore et toujours, l'obsession de nos dirigeants contemporains?

Alors, Machiavel & Lord Petyr Baelish même combat? L'italien aurait toute sa place à la table du Conseil restreint du Roi autour des Lannister. Si pour Machiavel la fin justifie les moyens, pour nombre d'entre eux, de Cersei à Joffrey en passant par Tywin, la fin justifie surtout le venin. La justification de leurs actions est affirmée par les protagonistes eux-mêmes: se maintenir au pouvoir et perpétuer la dynastie au prix, s'il le faut, d'actions que la morale réprouverait. C'est sans doute ce que l'on oublie aujourd'hui et qui est la cause de la grande déception démocratique: la politique n'est pas la morale.

Ne fût-ce pas au nom des intérêts supérieurs de l'État que Mitterrand fit scandale en autorisant les écoutes téléphoniques de nombreuses personnalités? Ne fût-ce pas au nom de la raison d'État que la France fit couler le Rainbow Warrior, un bateau de Greenpeace, causant au passage la mort d'un militant écologiste? Sur la scène internationale le réalisme a toujours dominé, les plus forts imposant leur volonté aux plus faibles. Le statut de membre permanent au Conseil de sécurité de l'ONU par exemple? Un reliquat historique du droit des vainqueurs de la seconde Guerre mondiale entériné par le statut de puissance nucléaire. En clair, «j'ai la capacité de te vitrifier la tronche donc j'ai des droits particuliers dans le concert des nations». Même le général De Gaulle n'hésitait pas à affirmer que «la France n'a ni amis, ni ennemis, elle n'a que des intérêts». La politique étrangère américaine de ces cinquante dernières années en est sans doute l'une des plus belles illustrations faisant passez Oussama Ben Laden lui-même du rang d'allié contre les Soviétiques au statut d'ennemi public numéro un.

Devant Game of Thrones, on vibre au rythme des alliances qui se font et se défont. Cruellement. N'est-ce pas la politique? Rapports de force, trahison, mensonge, dissimulation, lutte d'intérêts.

Ce n'est d'ailleurs pas la primaire chez les Républicains, à la fin de l'année, qui contredira ce jeu d'échecs grandeur nature que constitue la politique. Dans cette arène, comme à Westeros, la rivalité entre deux personnages pour la conquête du pouvoir doit déboucher sur la mort d'un des protagonistes. À droite, il n'y aura pas d'autres issues possibles. Mort aux vaincus. Les acteurs politiques eux-mêmes en sont conscients et, dans une sorte de mise en abyme, ne se privent pas de commenter la série. De Barack Obama qui avoue être «fan du nain» alias Tyrion Lannister, à Fleur Pellerin conquise par Daenerys Targaryen «une femme conquérante qui prend en main son destin dans un univers hostile», en passant par François Patriat, sénateur socialiste de Côte d'Or, qui évoquait Game of Thrones pour défendre la réforme territoriale avouant au passage être «fan de la famille Stark»!

Sauf que l'impact politique de cette série dépasse la simple anecdote. Elle est carrément devenue une source d'inspiration politique dans le monde réel. Pablo Iglesias, leader de Podemos, a ainsi publié Ganar o morir. Lecciones políticas en Juego de tronos (Gagner ou mourir, leçons politiques dans Game of Thrones), une réflexion sur le pouvoir politique dans l'Espagne contemporaine durement touchée par la crise économique et sociale. Il faut croire que la réflexion «gameofthronienne» du jeune leader a boosté les succès électoraux de Podemos.

Il y a quelques mois c'est l'opposant politique russe Garry Kasparov qui publiait Winter is coming (non ce n'est pas une blague) un livre politique pour dénoncer l'hiver géopolitique promis par Vladimir Poutine à l'Europe. L'ancien champion d'échecs (ça ne s'invente pas) compare Poutine à Tywin Lannister, un homme autoritaire, manipulateur et impitoyable.

Regarder Game of Thrones aujourd'hui, c'est finalement un peu comme lire un «miroir de prince» au Moyen-Âge, ces fameux traités d'éthique gouvernementale rédigés comme des précis à destination de l'éducation des souverains. La série nous offre des archétypes qui, même s'ils sont souvent plus complexes qu'ils n'y paraissent en réalité, incarnent le vice (les Lannister) ou la vertu (les Sartk). Daenerys Targaryen par exemple? Une pure héroïne kantienne qui sacralise, dans son action politique, un principe cher au philosophe de considérer l'autre comme une fin et non comme un moyen. «Agis de façon telle que tu traites l'humanité, aussi bien dans ta personne que dans toute autre, toujours en même temps comme fin, et jamais simplement comme moyen».

Non, ce n'est pas une punchline écrite pour la série mais un énoncé extrait du Fondements de la métaphysique des mœurs. D'où sa propension, au fil des saisons, à affranchir de l'esclavage des peuples entiers. Khaleesi, libératrice des peuples. Cette image de justice et de morale qu'elle promeut dans toutes ses décisions politiques doit évidemment beaucoup au succès du personnage, outre le fait que les scénaristes nous font admirer sans scrupules ses formes épisodes après épisodes.

Le succès de la série doit également à sa capacité à inventer du récit, à créer des intrigues. On suit ces intrigues comme on suivrait celles à la Cour du Roi soleil à Versailles ou au Vatican sous l'emprise des Borgia, des «théâtres» politiques d'ailleurs surexploités dans des séries à succès. Mais pourquoi, en ces temps où une partie des élites confond «servir» et «se servir», la série engrange-elle des dizaines de millions de téléspectateurs?

Sans doute parce qu'elle réactive justement, en filigrane, l'idée d'idéalisme en politique. La vie politique est devenue tellement attendue que nos concitoyens-téléspectateurs préfèrent désormais la fiction à la réalité, souvent perçue comme médiocre. De leur côté, les scénaristes de GoT parviennent à introduire de l'inattendu dans leur récit, quitte à faire mourir leurs héros pour que d'autres prennent leur place.

Alors les spectateurs s'en remettent à la fiction, attendant désespérément le renouveau du personnel politique et surtout son rajeunissement. Nos démocraties ne produisent plus de récit, de magie. Un signe: elles sont devenues incapables d'assurer un transfert générationnel du pouvoir politique. Même les monarchies européennes ont du mal à l'opérer et ce n'est pas Son Altesse le Prince Charles qui me contredira.

En 6 saisons, la série culte est donc devenu un substitut. Le succès cathodique de Game of Thrones serait-il donc annonciateur d'un raz de marée démocratique? Quoi qu'il en soit les électeurs veulent désormais voir triompher des Jon Snow incarnant la légitimité par l'exemplarité. Lassés de la corruption endémique des systèmes politiques, les opinions publiques se tournent aujourd'hui vers des leaders charismatiques qui leur ressemblent.

On sait maintenant que Jon Snow ne reviendra pas «vivant» dans les prochains jours sur HBO. Si le grand Roland Barthes était encore de ce monde sans doute lui consacrerait-il une de ses mythologies. Une mythologie politique, afin de rendre le prince de Winterfell immortel.

Valar Morghulis.

Ce billet a initialement été publié sur le Huffington Post France.

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