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13/03/2018 09:00 EDT | Actualisé 13/03/2018 09:51 EDT

Le jeu de la virginité des femmes musulmanes

Si vous trouvez que les Hunger Games sont difficiles, dites-vous que ce n’est rien à côté de l’épreuve que constitue la perte de sa virginité pour une femme musulmane.

kieferpix via Getty Images

Si vous trouvez les Hunger Games sont difficiles, dites-vous que ce n'est rien à côté de l'épreuve que constitue la perte de sa virginité pour une femme musulmane. C'est le même sentiment de peur ambiant qui vous fait regarder dans tous les coins à la recherche de l'ennemi. Le plus souvent, cet ennemi est un membre de la communauté musulmane qui a indiqué à vos parents que vous avez été vue en compagnie d'un garçon. Auquel cas vous êtes morte et la partie est finie. Métaphoriquement, bien sûr. Votre mère, en pleurs, va demander au ciel ce qu'elle a fait pour mériter ça et votre père va suggérer que toute la famille aille s'installer dans une autre ville. Voire un autre pays. Après l'en avoir dissuadé, votre mère soutiendra qu'il est possible de rester, à condition que vous passiez les quinze prochaines années à la maison, le temps que tout soit oublié (ce qui n'arrivera pas, la communauté musulmane n'oublie rien).

Telle est en tout cas l'histoire qui revient le plus fréquemment quand je parle avec mes amies musulmanes de la façon dont elles ont perdu leur virginité. C'est invariablement une opération mystérieuse dont la logistique relève de la mission secrète. C'est aussi une expérience toujours douloureuse et souvent traumatisante. La plupart du temps, ce n'est pas à lueur des bougies que les femmes ont perdu leur virginité, mais plutôt dans des situations embarrassantes et avec des garçons assez peu recommandables. On ne peut pas imposer la chasteté à la moitié de la population et la mettre au ban de la société au premier hymen rompu sans que l'acte soit entouré d'une certaine tension, d'autant plus marquée au sein de la communauté musulmane que les carcans culturels, combinés au refus d'évoquer la sexualité, font peser sur le sujet un silence démoralisant. Silence voué à infiltrer nos futures relations sexuelles avec la gent masculine, incapables que nous sommes d'aborder ce sujet tabou et, a fortiori, d'évoquer nos désirs et nos besoins.

La plupart du temps, ce n'est pas à lueur des bougies que les femmes ont perdu leur virginité, mais plutôt dans des situations embarrassantes et avec des garçons assez peu recommandables.

Ce ne sont pourtant ni le silence ni la stigmatisation qui nous ont empêchées de le faire, par amour ou par rébellion. Nous sommes devenues femmes en catimini, transportées par une conscience de soi jusqu'alors soigneusement cadenassée. Nous avons découvert notre sexualité derrière des portes verrouillées et sur des sites pornos. Nous sommes parties explorer notre corps à l'aide de bougeoirs, de manches de brosse à dents et de hot-dogs surgelés. À la nuit tombée, sous les couvertures et dans un silence honteux, nous avons éprouvé, touché, stimulé, enfoncé, cherché désespérément le bouton qui actionnerait l'interrupteur et soulagerait cette douleur lancinante dans notre bas-ventre.

C'est encore en silence que nous avons décidé d'abandonner notre ceinture de chasteté pour le garçon que nous aimions. Après un congé de deux semaines en compagnie de mon amoureux secret, je suis rentrée chez moi en femme épanouie qui essayait de cacher cette nouvelle conscience de son corps. J'aurais aimé pouvoir dire à ma mère que j'avais passé l'une des plus belles nuits de ma vie. Que ça n'avait pas été douloureux et que je n'avais subi aucune pression. Qu'on avait attendu un an pour être sûrs. Que mon cœur explosait d'un nouvel amour totalement différent, bien plus riche, plus entier. J'aurais aimé lui demander comment apaiser en toute sécurité la fièvre qui s'emparait parfois de mon corps, au lieu de me tourner vers Google, qui s'est avéré beaucoup moins fiable que ma mère en la matière.

J'ai des amies de trente ans pour qui le simulacre dure parce que les impératifs culturels ne leur laissent aucun choix.

Des années plus tard, quand ma mère a enfin posé la question à la femme de vingt-huit ans que j'étais, nous avons pu cesser ce jeu compliqué de la virginité. Voilà bien trop longtemps que nous y jouons, interprétant à merveille le rôle de la jeune vierge qui attend le mariage. J'ai des amies de trente ans pour qui le simulacre dure parce que les impératifs culturels ne leur laissent aucun choix. Car c'est bien de culture qu'il s'agit, et non de religion. J'espère qu'arrivera bientôt le jour où l'on arrêtera de prendre prétexte de la religion pour occulter toutes les choses qu'on a peur de dire. L'islam encourage les relations sexuelles et le plaisir féminin, même si c'est sous le sacrement du mariage. Ne nous voilons pas la face: il y a, partout dans le monde, des musulmanes qui ne sont pas près de se marier, des jeunes hommes et des jeunes femmes prêts à enfreindre toutes les règles au nom de l'amour et du désir et ce n'est pas parce qu'on ne veut pas le voir que cela n'existe pas. Vouloir se donner du plaisir n'est pas interdit, mais ce n'est pas demain qu'on entendra, à la mosquée du coin, un groupe de femmes discuter du plaisir féminin. On continue à l'escamoter, à draper la sexualité de silence et de déshonneur, au nom de la "foi". Le problème, c'est qu'à ce jeu de la virginité auquel on participe sans que quiconque soit dupe, tout le monde est perdant.

Ce blog, publié à l'origine sur le HuffPost britannique et le HuffPost France, a été traduit par Catherine Biros pour Fast For Word.

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