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24/08/2015 11:18 EDT | Actualisé 24/08/2016 05:12 EDT

Le projet de loi 59, une police de la pensée et des émotions

En tant que femme de culture musulmane, je ne m'abstiendrai pas de tourner en ridicule l'homme qui me considère inférieure à lui à travers sa lecture radicale de la religion. J'ai eu à le faire plusieurs fois, d'ailleurs.

Les auditions sur le projet de loi 59 suivent leurs cours à l'Assemblée nationale. Ce projet de loi vise en principe à lutter contre les discours haineux ou incitant à la violence envers des groupes ou des personnes.

Cependant, nombreux ont été les experts, les penseurs, les civils, qui y voient une menace contre la liberté d'expression, contre la démocratie. La ministre de la Justice, Stéphanie Vallée, ne croit pas restreindre la liberté d'expression. Elle croit que ce projet protégera les groupes et les personnes contre l'inacceptable. Qu'est-ce que c'est l'inacceptable (discours haineux)? Quand il s'agit de croyances ou d'émotions, qui devrait-il le définir? Jusque-là, le «discours haineux» n'a pas encore été clairement défini.

On se souvient de l'affaire de Charlie Hebdo. Des vies ont été sauvagement et lâchement arrachées par des extrémistes religieux qui pensaient naïvement et cruellement avoir vengé leur prophète. Ces âmes incapables de s'autoréguler en cas d'émotion désagréable n'agissent que par les armes, la violence, l'élimination de l'autre humain qui a provoqué cette émotion. L'inacceptable, c'est la tuerie, c'est la violence. Certains ont manifesté leur désaccord des caricatures par une marche symbolique, une prise de parole, une contre-caricature, etc. D'autres sont juste restés indifférents, non ébranlés. Si ce projet fait un jour office de loi, alors la censure, confortée jadis par la religion, entre autres, renaîtra de ses cendres pour restreindre la liberté d'expression, la démocratie, la laïcité.

Parmi les personnes favorables au projet de loi 59, voire à son élargissement, on en vient même à demander l'interdiction de rire de la religion ou de la dénigrer. Du même côté des partisans du projet, on entend aussi qu'on peut rire des religions, qu'on peut même blasphémer, mais qu'il devrait y avoir des limites, car trop, c'est trop.

Sans définir le trop, ni les limites.

Justement, il est très difficile d'être clair et précis sans verser dans la censure sur le sujet. Dès lors qu'on accepte de vivre dans une société plurielle, il devient vital de se réunir dans un cadre égalitaire, démocratique, libre et laïque. La liberté d'expression inclut le fait d'entendre des choses qui nous plaisent, nous déplaisent ou nous laissent indifférents sur la religion, sur l'incroyance ou sur autre chose, peu importe la source ou l'auteur.

Une religion ne doit pas se protéger de la critique, du rire ou de l'opinion de quiconque. Elle doit pouvoir accueillir la différence qui s'exprime de diverses façons au sein des humains.

Une religion n'est pas la propriété des croyants, ni de personne d'ailleurs. Toutes les religions confondues, qu'on y adhère ou non, font partie de l'histoire, de l'héritage de l'humanité. Jusqu'à présent, à part des groupes disant représenter les musulmans, je n'ai pas vu d'autres groupes religieux appuyer le projet de loi 59.

Cela démontre qu'il y a une tension entre certains musulmans et le reste de la société québécoise, comme ailleurs en Occident. Le mot «islamophobie» revient souvent dans les discours. Je reconnais que ce n'est pas du tout agréable de voir, en tant que citoyen de confession musulmane, d'autres citoyens avoir peur de nous à cause de notre religion. Cette peur de l'islam doit cependant être accueillie, doit être comprise, pour mieux la régler.

Toutes ces violences proférées par des islamistes au nom de l'islam, malgré les tentatives de dissociation entre islam et islamisme, n'aident probablement pas le commun des mortels à nuancer ses propos. Les tentatives de censure de la liberté d'expression non plus. Cela dit, être en accord avec la critique de la religion ne rime pas avec une manifestation de haine et de mépris à l'endroit des personnes qui adoptent cette religion. C'est très important de faire une distinction entre les personnes et leur religion.

Par ailleurs, j'ai de la difficulté à comprendre certains musulmans de vouloir interdire la satire de la religion par des non-croyants (ou n'importe qui) tout en trouvant sacrés les versets du Coran dont certains affirment carrément que les mécréants (infidèles) vont bruler en enfer. Ce sont des versets que les «mécréants» peuvent trouver violents à leur endroit, même s'ils se trouvent dans un livre sacré. Étrangement, ces mêmes versets sont tolérés à cause de leur caractère religieux. Souvent, ils sont répétés par des islamistes et certains guides religieux radicaux dans le but de menacer, d'offenser les «mécréants» de l'Occident et de se dissocier complètement de ces derniers.

Sérieusement, je conçois difficilement acceptable de vouloir interdire à ces mécréants-là, qui ont envie de rire ou de caricaturer la religion, compte tenu du traitement infernal que leur réserve le Coran. Ne sommes-nous pas tous des humains égaux en dignité et en droit? Faisons juste preuve d'empathie et de tolérance mutuellement. Il y a un très grand déséquilibre entre les droits des uns, versus les libertés des autres. Les croyances et incroyances sont personnelles, les attentes le sont tout autant.

En tant que femme de culture musulmane, je ne m'abstiendrai pas de tourner en ridicule l'homme qui me considère inférieure à lui à travers sa lecture radicale de la religion. J'ai eu à le faire plusieurs fois, d'ailleurs. Et je me suis sentie libre de le faire. Je me demanderais quel recours j'aurai si ce moyen de défense est considéré comme «haineux» et qu'on porte plainte auprès des tribunaux.

Quel recours aurais-je contre lui, sachant que l'infériorité qu'il m'attribue est de source religieuse, donc impunie selon les lois canadiennes? Ne serions-nous pas impuissants légalement devant l'inégalité mélangée de misogynie?

Bref, la liberté d'expression est un droit fondamental qui fait encore ses preuves au fil des siècles. Le débat sur le sujet date d'avant Jésus-Christ et se poursuit jusqu'à nos jours. Ses avantages l'emportent nettement sur les inconvénients dans le monde réel.

Celui dont on pourrait craindre d'abuser de cette liberté d'expression devrait faire face à la réaction de la société dans son ensemble, et non des tribunaux. Pour les cas qui renvoient à l'incitation à la violence, à la discrimination ou à la haine, il existe déjà des recours judiciaires à cet effet. Mieux les faire connaître serait un facteur de protection pour les personnes vulnérables.

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