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30/01/2016 07:31 EST | Actualisé 30/01/2017 05:12 EST

Sénégal: quand des gardiens de la morale «occidentalisent» la dignité humaine et la justice sociale

Cessez d'opprimer les minorités sexuelles, les femmes et les enfants. Vous êtes nombreux à vous servir de la religion musulmane pour conforter votre position.

Alors que des citoyens, qui luttent contre la mendicité des enfants victimes d'abus et de maltraitance de toutes sortes par des maîtres coraniques n'étant rien d'autre que vils exploiteurs de la vulnérabilité, ont beaucoup de difficulté à rassembler des Sénégalais au sujet de la protection des droits de l'enfant et de sa dignité, des organisations se targuant d'être des défenseurs des valeurs sénégalaises et des justiciers de Dieu autoproclamés sont le 22 janvier 2016 sorties dans les rues, scandant «non à l'homosexualité au Sénégal». Sur certaines pancartes, on lisait: «non à l'avortement [médicalisé] au Sénégal». L'ère est-elle à la radicalisation? On dirait que oui. (Vidéo de la marche anti-homosexualité ici, en français à 1:57).

Que dire sur l'homosexualité, à part que ces pseudo-justiciers perdent leur temps, sachant que les homosexuels ont toujours existé depuis la nuit des temps, au Sénégal comme ailleurs dans le monde?

Néanmoins, ma crainte est inhérente à toute montée de violence et de radicalisation: les homosexuel(les) vont davantage devoir se cacher, continuer de se marier à quelqu'un du sexe opposé pour se soumettre à la pression sociale, tout en ayant une vie parallèle.

À cet effet, plusieurs documentaires effectués au Sénégal ont mis en exergue des vies malheureuses et brimées de la pire façon qui soit, mais aussi des vies capables de se trouver des stratégies d'adaptation dans l'oppression. Ces stratégies ne sont malheureusement pas toujours exemptes d'impacts négatifs, et j'en passe. Ces homosexuel(les) ne bénéficiant déjà d'aucune mesure de protection vont être davantage prisonniers de conditions de vie misérables et indignes, auxquelles la société les confine.

Pourtant, jadis, les homosexuels ou, du moins ceux qui affirmaient leur orientation sexuelle à travers des gestes considérés comme efféminés par la société sénégalaise, vivaient quand même en paix à l'abri du lynchage public et inhumain. Aujourd'hui, ce n'est plus cas. L'heure est à la chasse de tout homme ne mettant pas en évidence sa virilité, gage d'hétéronormativité. Et ça paraît que ça n'a rien de scientifique!

Que dire sur l'avortement, qui n'est pas encore légal au Sénégal mais effectué clandestinement avec un tas de risques? Dernièrement, nous avons entendu au Sénégal des juristes qui visent une loi sur l'avortement médicalisé. Malgré le fait que les conditions ciblées par l'avortement médicalisé soient rares, extrêmes et devant soulever l'empathie envers n'importe quelle femme se trouvant dans l'une d'entre elles, ces juristes se butent à des obstacles à vocation religieuse et culturelle. Pourtant, les conditions où l'avortement médicalisé est demandé par l'Association des juristes sénégalaises (AJS) sont graves et minimes.

Le plaidoyer veut ceci: «l'accès à l'avortement médicalisé aux femmes et aux jeunes filles en cas de viol, d'inceste ou d'atteinte à la santé ou à la vie de la mère et du fœtus».

Comment peut-on humainement s'opposer à l'avortement en cas de viol, d'inceste ou de risque sur la santé ou la vie de la mère et du fœtus?

Nombreux sont ceux qui marchent avec les gardiens de la morale islamique sans avoir lu le projet sur l'avortement médicalisé et ses conditions d'application.

Ils sont dirigés par des Sénégalais bien-pensants, qui crient à la menace à notre culture et à notre patrimoine religieux par l'Occident. Décidément, «le mal» ne serait qu'occidental, jamais sénégalais ou africain.

Cette dichotomie réductrice de toute analyse d'un problème social trouve sa source dans la religion islamique. Ces bien-pensants, à court d'arguments toujours, sont très doués dans la posture accusatrice sans fondement. Ils occultent complètement le fait que le droit à l'avortement n'a pas été acquis par le simple fait d'être en Occident, mais plutôt par le résultat d'une longue lutte acharnée par des féministes assoiffées d'égalité en droit et en dignité entre les hommes et les femmes.

Ces gardiens de la morale ignorent que les injustices et les inégalités n'ont pas de frontières, ni de couleur; les injustices ont en commun le fait d'être créées par des êtres humains.

L'avortement n'est ni occidental, ni sénégalais, ni japonais. L'avortement est humain, notamment dans les conditions où il est demandé ici par l'AJS.

Ces mêmes personnes qui s'opposent à l'avortement médicalisé sont souvent, aussi, contre la contraception. Je me demande s'ils vont aussi exiger du violeur de ne pas mettre de préservatif pour ne pas empêcher qu'un enfant ne puisse naître de cette agression sexuelle, de cette souffrance et de cette torture que subit la femme (ou la fille) victime. Ce manque total d'empathie me laisse croire que le viol est banalisé de la même manière que la conséquence d'une naissance indésirée pouvant en découler, sans parler des traumatismes irréversibles qui hanteront la femme (ou la fille) violée, dans une société sénégalaise où les services psychosociaux ne courent pas les rues.

Gardiens de la morale, qui n'avez cessé de qualifier ma rage de «justice d'Occidentale» depuis mon enfance sans que je puisse désigner l'Occident sur une carte géographique, sachez que mon premier constat des inégalités en droit et en dignité entre les hommes et les femmes ne vient pas de l'Occident. Il m'est venu de mon histoire de vie au Sénégal, de mon appartenance à une famille polygame. Il est venu par le simple fait d'observer et d'analyser les rapports de sexes dans ma société d'appartenance. L'Occident n'a rien à faire là-dedans. Et même quand je dénonce des injustices en Occident, nul ne me taxe de «Noire» ou de «Sénégalaise d'origine».

Toutes les femmes opprimées ont, ou auront, en commun un désir de se faire justice, leur dénominateur commun. Le changement et le développement ne viendront pas de l'Occident, mais de notre capacité collective à prendre acte des injustices, et les corriger pour rétablir la justice sociale.

Gardiens de la morale, cessez d'opprimer les minorités sexuelles, les femmes, les enfants. Vous êtes nombreux à vous servir de la religion musulmane pour conforter votre position de mâles hétérosexuels dominants. Sachez que vous trouverez toujours sur votre chemin des femmes et des assoiffés de justice sociale.

Gardiens de la morale, sachez que je n'en ai cure de votre entendement oppresseur de la religion musulmane. Certes, on peut avoir diverses opinions sur l'avortement, mais c'est uniquement à la femme détentrice d'utérus de décider si elle est pour ou contre l'avortement, pour elle-même, sans égard à l'opinion d'autrui, et indépendamment de la législation sur le droit à l'avortement.

C'est à la femme enceinte de décider, et elle a droit à l'assistance médicale nécessaire. Ce n'est pas aux hommes de nous dire comment gérer notre utérus, ni de décider de ce qui va y germer ou non.

Toutes les luttes féministes ont connu des résistances avant d'aboutir, en Occident comme ailleurs. Nombreux s'étaient opposés à l'arrivée de la planification familiale (la contraception) au Sénégal et à la commercialisation des condoms, qui se vendent aujourd'hui comme des bonbons, et c'est tant mieux pour la santé publique.

De culture religieuse ou non, nul ne peut empêcher la majorité des humains d'avoir des relations sexuelles avant le mariage, dans les pays traditionalistes ou non, mais permettre l'accès aux préservatifs est un grand facteur de protection sur divers aspects, même si certains gardiens de la morale préfèrent la coercition des comportements jugés «immoraux».

L'avortement et les droits des minorités sexuelles connaitront un succès un jour, à force de lutter. Nous sommes humains et tout ce qui est humain n'est étranger ni au Sénégalais, ni à l'Occidental.

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