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22/07/2018 06:00 EDT | Actualisé 22/07/2018 06:00 EDT

Le harcèlement sur mon physique m'a obligé à dissimuler longtemps mon corps

Aujourd'hui j'ai compris qu'une personne qui ne peut s'empêcher de vous faire remarquer que votre beauté n'est pas la sienne n'en vaut pas la peine.

FatCamera via Getty Images

Hier après-midi alors que je me trouvais au travail, un client s'est permis de se moquer de moi en déclarant: «Ils sont sacrément poilus, ces bras! Ahaha». Oui, très drôle, effectivement, cette remarque pleine de gentillesse, j'adore l'entendre depuis mes 12 ans...

Drôle pour certains, insupportable pour d'autres, cette remarque sans pertinence représente en fait pour moi des années de honte de mon corps. Des années de dissimulation et, en quelque sorte, de disparition. La disparition de ce corps qui est le mien, de tous ces traits à la fois uniques et pourtant si ordinaires, de cette assurance et cette fierté que l'on devrait toutes et tous avoir en se regardant.

Une chasse aux «sorcières»

Au collège, pire période pour beaucoup de personnes, certain.e.s élèves faisaient la chasse aux détails physiques qui ne répondait pas à leur standard beauté. Chasse aux «sorcières»? Ça tombe bien, c'est comme ça qu'on m'appelait parfois en raison de mes cheveux et de mon nez!

Avec mes vêtements et mes chaussures de pauvres, j'arpentais les couloirs sombres, mes cheveux noirs épais de Maghrébine terrifiant les jolies petites blondes, mon gros nez crochu effrayant les parfaits petits nez de ces dames et de ces messieurs.

En plus de ça, parce que mes cheveux et mon nez n'étaient pas une source de moquerie suffisante, ma pilosité était sans doute le sujet préféré de cette police de la beauté!

Je ne me souviens pas de toutes les remarques faites, et tant mieux, car sinon, ce serait un enfer, mais parmi les plus récurrentes il y avait le fait de me comparer systématiquement à un homme (car oui, les poils c'est que pour les hommes, OK les filles?), me comparer à un singe (j'adore les singes, vraiment, mais étant la seule Arabe de l'école, c'est un peu raciste) et également des remarques du style: «c'est quand que tu vas te raser?», «sympa la moustache», «oh elle a plus de moustache que toi».

J'ai eu le droit à des prénoms d'homme aussi, pendant trois ou quatre ans. Sympa. Tout comme je n'ai rien contre les singes, je n'ai rien contre les hommes, mais lorsque vous êtes en pleine construction de votre identité en tant que femme, se faire rappeler tous les jours qu'aux yeux des autres vous n'êtes pas ce que vous désirez être, ça complique assez les choses.

Peut-être même qu'en lisant cela vous avez souri parce que bon «ça va, c'est juste pour rire! Des enfants qui en taquinent d'autres!»

Alors, oui, je ne doute pas que beaucoup se sont bien amusés et que c'est même jouissif pour certain.e.s, mais ça ne l'est uniquement pour ceux qui, tous les jours, vous font croire que quelque chose ne va pas chez vous.

Que ce nez qui, jusqu'à présent, n'était qu'une partie de votre corps comme une autre devienne un complexe, une préoccupation quotidienne, une raison de vous détester. Que ces cheveux, que l'on a pris si souvent plaisir à coiffer, deviennent une honte, un signe de différence, vous ramenant sans cesse à une origine et tout ce qui va avec. Que cette pilosité, qui ne représentait rien, simplement des poils sur un corps humain, vous empêche de vous sentir femme et devienne une angoisse permanente, un détail qu'il faut cacher.

Certes, ce ne sont pas encore des adultes, mais à 12, 13, 14 ou 15 ans, on n'est plus un enfant, mais un adulte en devenir. Et que ce soit à 10 ans ou à 20 ans, les moqueries seront toujours aussi lourdes de conséquences. D'autant plus quand celles-ci deviennent quotidiennes. On appelle ça du harcèlement. Le harcèlement, ça blesse, ça détruit, ça tue.

Ça prend des pauvres pour avoir des riches...

S'il existe des gens «populaires» dans les écoles, c'est qu'il en existe des «impopulaires». Car comme pour tout, il faut des pauvres pour avoir des riches. Moi et la fille rousse qui aimait lire, le garçon grassouillet de la classe supérieure, la fille aux bonnes notes et aux lunettes, le garçon handicapé toujours seul, car jugé trop différent par plusieurs, nous, nous sommes les pauvres. Leurs noms je m'en souviens, justement car personne ne voulait s'en souvenir.

À toutes ces personnes qui ont pu briller quelques instants devant leurs ami.e.s, sachez que la seule chose que vous m'avez laissée, ce ne sont pas des rires, mais des blessures. Que vos mots ne sont pas et ne pouvaient pas être des paroles en l'air pour moi. Votre plaisir n'était pas le mien.

Jusqu'à il y a encore deux ans, ma vie était rythmée par la dissimulation. Il fallait que je me cache, que toute tentation de moqueries soit recouverte. Cette expérience vous oblige à être vigilant, à votre apparence, votre posture, vos vêtements, à votre corps.

Alors je ne me mettais jamais en t-shirt pour cacher mes avant-bras, je maquillais mon duvet, le décolorais. Pendant deux ans j'ai lissé (et bousillé au passage) mes cheveux, car, d'après les gens: «T'es plus belle les cheveux lissés», «On dirait une folle sinon», «On dirait de la paille tes cheveux», «On dirait une sorcière». Bref, «on dirait» beaucoup de choses, sauf moi.

Pour mon nez, j'ai envisagé la chirurgie... C'est allé loin, assez pour que j'en vienne à modifier mon corps, à effacer une partie de moi.

Ce qui m'a sans doute permis de surpasser ce harcèlement (car oui, ça en est!), ce sont mes ami.e.s, toutes ces personnes capables de vous considérer en tant qu'autre personne, celle que vous avez choisi et envie d'être. J'ai eu la chance d'être une harcelée avec des ami.e.s. De la chance par rapport à toutes ces personnes seules, cette personne seule et rejetée dans la cour de récré dont tout le monde peut se souvenir...

Aujourd'hui, chaque fois que mes bras sont dénudés, les moqueries défilent dans ma tête, mais pas assez longtemps pour m'empêcher de les montrer. Aujourd'hui, chaque fois que je sors dans la rue, je n'oublie jamais ce que les gens vont penser de mon nez, mais pas assez longtemps pour m'empêcher de marcher la tête haute. Aujourd'hui, chaque fois que mes cheveux sont détachés, je me souviens que, lissés, ils seront plus acceptables, mais pas assez longtemps pour m'empêcher de laisser mes boucles au vent.

Surtout, aujourd'hui j'ai compris qu'une personne qui ne peut s'empêcher de vous faire remarquer que votre beauté n'est pas la sienne n'en vaut pas la peine. Et puis on est quand même sept milliards sur Terre, ça fait encore 6 999 999 999 d'autres regards à découvrir et personne à aimer.

Conclusion:

Votre vision de la beauté n'est pas celle de votre voisine, et celle de votre voisine n'est pas celle de sa voisine. Donc s'il vous plaît, arrêtez de jouer à la police de la beauté et laissez-la s'exprimer dans toutes ses formes et ses couleurs.

La beauté et l'esthétique sont culturelles et personnelles, alors ne pensez pas que la différence est une cible à abattre, mais voyez-la plutôt comme une chance à saisir, une opportunité à contempler.

Le harcèlement sur le physique est réellement dévastateur pour les personnes qui le subissent, et cette violence verbale n'est pas à négliger. Une moquerie c'est un coup, un bleu de plus, une plaie ouverte à jamais.

Ça serait faux de penser que l'on peut oublier ça, qu'un jour ça ne sera qu'un lointain souvenir. En revanche ce que l'on peut faire, c'est être vigilant, c'est sensibiliser ses enfants, son entourage, et surtout témoigner. Ne pas taire ce vécu, lui donner un sens, pour que le vent change et que ce qui auparavant vous était dicté en tant que défauts à éliminer redevienne une partie de vous à aimer.

Ce texte a d'abord été publié sur le HuffPost France.

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